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Alaska

Alaska

Auteur : Eugène Nicole

Editeur : Editions de l'Olivier

Neuf mois en Alaska, trois saisons, le temps d'une gestation et d'une transfiguration : c'est le remède choisi par le narrateur pour oublier la femme qui vient de le quitter. Mais à l'université de Fairbanks, réputée pour son département de sismologie et ses études des langues athabaskanes, son séjour se transforme en une aventure aux multiples facettes où se croisent de jeunes marginaux, des universitaires extravagants et les dernières survivantes du peuple eyak.

Eugène Nicole est né à Saint-Pierre (Saint-Pierre-et-Miquelon), où il a passé toute son enfance. Après des études en France, à la Sorbonne et à l'Institut d'études politiques de Paris, puis un séjour en Alaska, il entame une carrière universitaire aux États-Unis. Depuis 1989, il est professeur de littérature française à l'université de New York.

Vendeur : Amazon
Parution :
244 pages
ISBN : 978-2-8792-9552-7
Extrait

Septembre. La pelouse aux plates-bandes fleuries se découpe dans l'encadrement de la fenêtre. Large baie vitrée, moderne, sans rideaux. Elle s'ouvre dans le mur de rondins à côté de la grande table. En face, deux affiches : l'une, de la cathédrale d'Albi ; l'autre, la reproduction d'une estampe des Tauromachies de Goya : «Agilità y velocità de Juanito Apinani dans les arènes de Madrid.» Et tout ce qu'il faut pour écrire : le papier, l'encrier, le porte-plume. À droite, une pile de livres. La liste des lectures couvre plusieurs pages d'un petit carnet jaune à spirale : prudents préparatifs, sage commence­ment de ce travail singulier, rite accompli avec onction et diligence dans les premiers jours du mois. Le montrent la forme soignée des lettres, les pleins et les déliés, les jambages légers que trace la plume en Alaska, pays lointain d'où je vous écris. La carte postale représente le mont McKinley, la partie réservée à la correspondance est divisée en deux par un trait vertical. Car je n'envoie plus de lettres depuis que Pierre, un de mes amis parisiens, s'est plaint de la place excessive qu'y tenaient mes états d'âme. «Découvrez ce pays au lieu de vous triturer les méninges ; explorez-le, montrez-le-nous, ne restez pas assis à votre table !», m'a-t-il ordonné. L'imaginant à son bureau Henri II dans sa bon­bonnière de la rue du Vieux-Colombier, j'ai répliqué, au dos de la Vue de Fairbanks : «Cette nuit, la terre a tremblé. Curieuse impression. Je l'ai deviné aux soubresauts de l'étagère au-dessus de mon lit.»

Attendre et revenir là-haut par les mots. Non loin du cercle polaire, rêver comme autrefois comme ailleurs. Outre le Compact de Maurice Roche, j'y lisais Ailleurs, de Michaux, mais j'avais aussi emporté La Lettre de Sibérie de Chris Marker et Les Mots et les Choses de Foucault. L'ouvrage venait de paraître et j'avais pensé que, dans cet Alaska où, selon toute vraisemblance, j'en serais le seul lecteur, il me serait donné de. Oui, j'attendais de la nuit polaire des lueurs de compréhension. Et pas seulement pour Foucault. «Dans cet Alaska où vous devez avoir bien du temps libre !», ne cessaient de me rappeler mes correspondants, comme s'ils insinuaient que, m'étant mis à l'écart pour écrire, je ferais bien de ne pas perdre une minute de mes précieux loisirs. Ce n'était pas totalement faux. Paradoxalement, je me sentais près d'un centre. Comme à colin-maillard, j'avais l'impression de brûler. Si vous regardez la mappemonde vous comprendrez. Vous entreverrez du même coup comment s'amorça mon Essai sur la lettre, cette méditation sur le genre épistolaire, que, faute d'inspiration, j'entrepris près du cercle polaire quand j'enseignais le français aux Eskimos. Ad summum. Gravée en caractères verts sous la silhouette du «géant McKinley», la devise ornait l'en-tête du papier et les enveloppes de l'université. «Dorénavant tournée vers le Japon», avait déclaré de celle-ci, devant le corps enseignant stupéfait, le président Woody. Et, tourné lui-même vers Fishbasher en manière de diversion : «Comment diriez-vous cela en eyak ?»

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