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Fugitives
De Alice Munro
Editeur : Olivier
Parution le : 21 Août 2008
Sélection Rue des Livres

Carla vit dans un mobile home avec Clark. Ils ont monté un petit centre équestre. Un soir, pour casser la routine et s'amuser un peu, elle a raconté à Clark que M. Jamieson, le voisin, lui demandait des faveurs sexuelles.
À la mort du vieil homme, Clark veut faire chanter sa veuve. Carla n'ose pas avouer son mensonge. Il pleut à longueur de journée et les cours d'équitation sont déserts. Et puis sa chèvre préférée, Flora, a disparu.
Lassée de tout, Carla s'enfuit. La fille de Juliet, Penelope, est partie vivre dans un "Centre d'équilibre spirituel". Au début, elle donnait signe de vie en envoyant des cartes d'anniversaires impersonnelles. Puis plus rien. Des années après, Juliet apprend par hasard que Penelope est vivante et qu'elle a cinq enfants. Elle n'en sait pas plus. Ne réclame ni détail ni indice.
"Elle continue d'espérer un mot de Penelope, mais sans aucun acharnement. Elle espère comme les gens espèrent sans se faire d'illusion des aubaines imméritées, des rémissions spontanées, des choses comme ça."
Huit nouvelles. Huit variations autour de l'amour et du destin. Dans un style souvent comparé à Tchekhov ou à Raymond Carver, Alice Munro explore les relations entre les êtres et ces moments de l'existence où une révélation, une rencontre, font tout vaciller. Des années 20 à nos jours, ses héroïnes cherchent à échapper à une vie aliénante, à un passé trop lourd ou au couperet du temps qui passe. Munro excelle dans ces portraits de femmes en quête d'ailleurs.

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    2008-11-19Note : 5/5
    Désolées
    Il règne quelque chose de désolé dans les coeurs de femmes qu'ausculte l'écriture tout en finesse d'Alice Munro. Une désolation douce-amère, digne, comme si de petits écriteaux où l'on pourrait lire: "Ne pas crier", "Prière de ravaler ses larmes", étaient accrochés aux portes de ces coeurs, qui ne sont ni sympathiques, ni antipathiques, ni bons, ni mauvais, mais simplement aux prises avec un destin suceptible de pencher, sans qu'il soit possible de savoir pourquoi, d'un côté ou de l'autre. Des coeurs qui n'ont pas la force - ni la faiblesse - d'un regret sur l'existence. Ainsi, dans "Subterfuges", lorsque Robin découvre après plusieurs décennies l'atroce méprise dont elle fut victime dans sa jeunesse, accuse-t-elle le choc sans sombrer, s'arrangeant prestement avec ses pensées pour accepter l'ironie d'une destinée qui n'a tenu qu'à "un écart d'un centimètre à gauche ou à droite". Carla, Juliet, Grace, Eileen, Delphine, Nancy..., toutes donnent le sentiment de ne pas vouloir se battre, tout au plus savent-elles parfois accueillir les circontances favorables, ou bien les laissent-elles passer, c'est selon... Chacune pourrait "continuer de sourire de son sourire malheureux, gentiment blessé, entêté" et ce sourire serait l'emblème parfait de leur vie. Et comment pourrait-il en aller autrement quand il suffit d'un coquillage aux arêtes tranchantes, malencontreusement placé par une enfant au pied d'une balançoire, pour permettre à Grace, dans "Passion" - un récit magnifique à pleurer -, d'y voir plus clairement dans son âme et de s'écarter de la v(o)ie toute tracée qui s'ouvrait devant elle.
    On parcourt ce recueil, lentement, avec gravité, comme on traverserait les salles d'une exposition consacrée à l'oeuvre d'Edward Hopper. Comme sur les toiles du peintre, les femmes esseulées sont parfaitement saisies dans leur environnement familial, social et géographique, et semblent posées au centre d'un paysage-monde que semble avoir déserté tout espoir de transcendance. Avec l'exceptionnelle minutie d'une dentellière, Alice Munro empile, toujours au ras du quotidien, des scènes qui explorent les relations entre les êtres, entre parents et enfants, les rapports conjugaux, la sourde rivalité féminine, et leur cortège de petits mensonges, secrets, dissimulations, tiraillements, non-dits et aveux étouffés... Avec aussi de brusques éclats d'une justesse fulgurante. Ainsi à propos d'un couple au bord de la rupture: "leur chagrin les stimulait, et ils faisaient l'amour magnifiquement. Et chaque fois, il croyait que cela allait tout arranger, que c'était la fin de leurs malheurs. Chaque fois il se trompait."
    Tout aussi admirable que les jeux d'analepses, recouvrant les récits de la patine monochrome du souvenir, on reste ébloui par ce qui s'apparente, dans la construction de ces nouvelles, à un art littéraire de l'anamorphose: que le lecteur veuille bien déplacer son regard du personnage central vers un "second rôle", et c'est un tableau dans le tableau qu'il pourra distinguer à l'arrière-plan, une histoire dans l'histoire, un autre motif dans le tapis: les trajectoires, par exemple, de Neil dans "Passion", de Delphine dans "Offenses", d'autant plus bouleversantes et attachantes que rien ne semble les surligner. Il y a tant de choses à lire entre les lignes. Et il y aurait tant d'autres choses à dire sur les subtilités d'une écriture aussi maîtrisée. Une belle découverte...

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