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Défense des animaux et pornographie

Défense des animaux et pornographie

Auteur : J. Eric Miller

Editeur : Passage du nord

Tour à tour trash ou fantastiques, poétiques ou réalistes, ces nouvelles convoquent cochon, rat, singe ou vison, sacrifiés sur l'autel de l'obscène. Les mauvais traitements subis et la mort des animaux renvoient à la bestialité de l'homme, à sa cruauté souvent synonyme de plaisir quand elle n'est pas un voile hypocrite dissimulant sa lâcheté.

Traduit de l’américain par Claro

14,20 €
Vendeur : Amazon
Parution :
185 pages
ISBN : 978-2-9148-3438-4
Extrait

Les animaux étaient le gagne-pain de mon paternel. Il était maître de piégeage et élevait des chinchillas dans le sous-sol. Il chassait les ours pour leur vésicule biliaire, les cerfs et les élans pour leurs bois, et Dieu sait quoi d’autre. Combats de coqs, combats de chiens, ragondins enchaînés à des arbres et forcés de se battre avec des chiens, et cetera. Il avait des oiseaux exotiques dans toute la maison ; ils arrivaient par centaines, même si seulement une douzaine environ parvenait à rester en vie, et mon père et moi on brûlait les cadavres et on essayait de s’occuper de ceux qui tenaient bon. Puis quelqu’un venait les chercher et filait un peu d’argent à mon père. Maman en gardait quelques-uns, qu’elle apprivoisait et à qui elle apprenait à parler, pour qu’ils soient tous différents. Elle a fini par en avoir marre, marre sans doute de tous ces animaux, de la mort et de mon père qui n’a jamais vraiment eu de vrai boulot, marre de voir que l’argent qui rentrait dans la famille était de l’argent sale. Je pense qu’elle aspirait à une vie normale. Et donc, un soir, elle est partie. J’avais dix-sept ans. Le matin, mon père est allé d’un oiseau à l’autre, leur tordant le cou. Je suppose qu’il ne voulait pas qu’ils lui évoquent des souvenirs. Ces dix-sept premières années ont baigné dans le sang, la souffrance et la mort. J’aurais pu être marqué à vie. Devenir comme mon vieux. Mais non. Ces oiseaux qui savaient parler, le bruit de leur cou qu’on brisait, sonnèrent le glas. Et donc, comme ma mère, je suis parti. Dix ans plus tard, je ne mange pas de viande et ne porte pas de cuir. Ni de laine, d’ailleurs, ou de soie. Je ne mange pas d’œufs, je ne bois pas de lait. J’essaie de ne rien faire qui soit lié à l’exploitation des animaux. J’aime croire que je n’agis pas en réaction, sinon contre un état général d’injustice dans le monde. J’aime croire que même si j’avais grandi normalement comme le voulait ma mère, ces convictions auraient grandi en moi. Je suis impliqué. Je fais ce que je peux. J’ai volé et j’ai détruit des choses. Je suis entré par effraction et en vandale dans des laboratoires d’expérimentation, des élevages de poulets, des fermes de fourrure. Pour essayer de saboter la machine, me rappelant que chaque individu qui souffre mérite d’être soulagé, même si le problème général n’est pas résolu. Nous poussons parfois le bouchon plus loin. Nous faisons parfois des choses qui feraient hésiter de simples mortels. Mais j’ai des certitudes. Rien ne m’arrêtera. C’est juste que j’ai besoin de faire une pause. Tout le monde a droit à des vacances.

Ça fait dix ans que je n’ai pas vu mon vieux, qui a emménagé dans une cabane qu’on possédait dans une forêt de Washington. Je l’appelle deux ou trois fois par an. On n’a pas vraiment de discussion. Les appels ont pour seul but de vérifier qu’il est vivant. Il est évident qu’il est sur la pente descendante. La vieillesse s’entend dans sa voix. J’imagine des cages vides aux portes dégondées, des instruments naguère aiguisés et luisants, désormais émoussés et rouillés. J’aime à penser que mon père n’a pas été en mesure de poursuivre sa carrière d’exploiteur. Il ferait une cible parfaite, mais je l’aime – c’est comme ça. La cabane est délabrée et, à mon grand soulagement, il n’y a apparemment pas de victimes – rien d’empalé dans le sol, rien de suspendu sur les murs extérieurs, rien qui crie dans un endroit caché –, rien. Au lieu de ça, des papillons, des colibris et de grosses mouches filent dans l’air. Il est voûté, mon vieux, et tout gris. Des poils pendent à ses jointures et sortent de ses oreilles. Son visage est méchant et ridé, et quand il me sourit depuis le seuil de la cabane, on dirait qu’il porte un masque en caoutchouc. Quelque chose qui pourrait vous effrayer au début mais qu’un moment plus tard vous trouvez complètement anodin. « Comment ça va, papa ? – Faut que je te dise, murmure-t-il d’une voix de conspirateur. Une peur m’habite – j’ai remarqué des signes particuliers. La preuve absolue. Il est pas loin… –Qui ça ? » Il siffle la réponse : « Bigfoot. » Mon soulagement n’est pas aussi pesant que vous pourriez le penser. À dire vrai, je suis on ne peut plus déconcerté par le pathos de son annonce. Mon vieux est là, avec ses yeux qui clignent et sa bouche déformée par un rictus. Tout perclus et en quête d’un animal mythique. Pendant un moment, j’essaie d’imaginer que Bigfoot n’est vraiment pas loin. Pire, j’espère que mon père va l’attraper. Que cette lueur – aussi bête et mauvaise soit-elle – ne quittera pas ses yeux. « J’vais me le faire, bordel ! » Le visage de mon vieux est si calme et assuré maintenant que je ne sens plus le pathos, et je suis transi par sa certitude et son intensité. Il me prépare des patates et je ne touche pas à la viande de boucherie sanglante qu’il mange. Après ça, il me montre des articles provenant de divers torchons, où l’on propose des sommes d’argent pour la capture vivante, sinon le cadavre de Bigfoot. Les artistes le représentent le regard triste et l’air intelligent. Son visage me rappelle les nombreux chimpanzés que j’ai vus torturés et emprisonnés. Ses épaules sont voûtées, comme s’il était perpétuellement las d’échapper à ceux qui le traquent. La nuit, son visage triste me visite tel qu’il est dans les dessins, mais il se transforme alors et je peux voir la cruauté des yeux de mon père et la stupidité de son rictus avide. Mon vieux est assis près de la fenêtre et regarde fixement dehors. Le relâchement a lissé les rides de son visage et ses yeux semblent profonds et songeurs. Ses lèvres forment une moue, sa tête est légèrement penchée. Je distingue un léger tremblement dans son lobe. Chaque matin, mon père traverse un vieux pont et s’enfonce dans la forêt. Il prend avec lui un fusil tranquillisant soigneusement entretenu – je m’en suis servi dans des circonstances considérablement différentes – et un sac à dos. Il est voûté et disparaît dans les bois. La nuit, j’entends des bruits monter de la forêt ; ils m’arrachent à mon sommeil et je pense à la créature. Mon père est toujours éveillé à ces moments-là et regarde dehors par la fenêtre. Quand je rêve la nuit, c’est de mon vieux ou de Bigfoot. C’est souvent un mélange des deux, un visage alternativement mauvais et innocent, méchant et triste. Je rêve également d’animaux, surtout de ceux que je n’ai pas pu sauver ou qu’on a retrouvés si mal en point que la seule chose à faire était de les tuer. Ça me déprime tellement que, à mon réveil, j’ai l’impression de ne pas avoir dormi. J’attends mon père pendant la journée. Je pique fréquemment du nez, et alors je rêve aussi. Je rêve non seulement d’animaux, mais aussi d’êtres humains, ceux que j’ai essayé de briser physiquement et mentalement. Je me réveille parfois en rêvant encore. Je pense à toute la douleur dont j’ai été le témoin. Puis je suis réveillé par le bruit des oiseaux, par l’odeur de mon père, et, parfois, par une odeur plus prononcée, comme si une créature moisie errait dans la forêt. Je me sens observé, effrayé, nu. Le vieux revient en boitant. Il ne sait pas faire tremper ses pieds. « J’vais me le faire, qu’il dit, tu vas voir ça. » Il mange sa viande saignante. Il regarde fixement par la fenêtre. La nuit, quelque chose s’agite dans les bois, comme un défi. Il y a une semaine, j’aurais pensé qu’il s’agissait d’un cerf ou d’un élan. Maintenant je n’en suis plus aussi certain.

Je ne dors pas assez. Ces rêves me suivent trop loin dans l’éveil. J’ai le soleil dans les yeux mais j’arrive quand même à voir la forêt, où de la mousse pend comme des rideaux et où abondent les ténèbres, où la puanteur de la terre est aveuglante. J’ai déjà été faible, souvent. Pendant presque toutes les campagnes, il y a un moment de faiblesse. Mais la faiblesse est quelque chose qu’un esprit droit peut surmonter. Surmonte, me dis-je. Aie les idées claires. Garde le contrôle. Surmonte.

Je décide de faire quelque chose. J’aime mon vieux, mais je déteste ce qu’il représente. J’attends une heure puis je vais à sa recherche dans la forêt, mais je ne sais pas si j’y vais avec de l’amour pour lui ou avec de la haine pour ce qu’il a fait et ce qu’il a l’intention de faire. Je ne sais pas si j’y vais pour tuer la bête triste en lui ou la bête méchante en lui. Je me demande même si je n’y vais pas en croyant que je ne suis pas seulement un suiveur mais un suivi, comme si la créature que poursuit mon vieux était en train de me traquer, et utilisait mon père comme appât. Mon esprit n’est pas clair sur tous ces points. Je sais seulement que nous nous retrouverons dans la forêt et que je briserai le cou du vieux. J’ai fait ça, à l’homme comme à l’animal, mettre un terme à une sorte de malheur. Je traverse le pont avec cette seule chose en tête. Il a bruiné cette nuit et ce matin, et ses traces récentes sont faciles à repérer. La forêt est sombre, touffue et humide. Il y a le bourdonnement des insectes et le bruit des petits animaux et, parfois, le bruit de quelque chose de plus gros qui se déplace, invisible. Garde l’esprit clair, je me dis. Corps, va de l’avant. Un pas après l’autre.

Je vois un mince bosquet de trembles dans lequel se déversent les rayons du soleil. Les traces de mon père obliquent là, et je les suis. Il est à cinquante mètres, allongé au pied d’un arbre, ses mains croisées sur la poitrine, son sac et son fusil posés juste à côté. De près, je peux entendre sa respiration, longue et profonde. Je regarde autour de moi. Les bois sont calmes. Mon père est immobile. Je pense que j’entends son cœur. Ou peut-être est-ce le mien. Ou ce sont peut-être les battements de cœur de la créature. Pendant un moment, j’imagine que je suis le Bigfoot que traque mon vieux. Je m’imagine dominer mon père, me pencher avec de grosses mains noires et tordre, sans trop forcer, la tête du vieux pour que son cou se brise et c’est fini. Et j’entends tous nos cœurs comme un seul. Une petite fourmi noire passe sur le visage de mon vieux, et je m’aperçois qu’il va mourir, comme ça, sans vraiment causer de nouvelles souffrances au monde. Je comprends que si la créature nous observe depuis l’obscurité de la forêt, elle est en sécurité et le sait. Très bien, dis-je. Très bien. Et je m’éloigne.

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