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Le son de ma voix

Le son de ma voix

Auteur : Ron Butlin

Editeur : Quidam

Morris Magellan est cadre dirigeant d'une biscuiterie en Ecosse. Il vit avec une femme qui l'aime, dont il a deux enfants , et possède une maison en banlieue chic. Il incarne la réussite. Mais Magellan est un alcoolique chronique. Rien chez lui du buveur noceur et surmené qui finit, sur le tard, par s'éteindre dans le confort bourgeois. D'emblée, on le sait perdu. Sa vie est en voie de désintégration. En quête constante de son identité réelle, s'efforçant de masquer ce qui le ronge, il compose sans cesse. Et les tentatives pour se fuir s'avèrent vaines et sont vouées à l'échec.

Avec une grande économie de moyens, Le Son de ma voix propose une vision de l'alcoolisme qui rappelle l'intensité de Sous le volcan de Malcolm Lowry.

Prix Millepages 2004 du meilleur roman étranger
Prix Lucioles 2005

Traduit de l'anglais par Valérie Morlot

16,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
136 pages
ISBN : 978-2-9150-1803-5
Extrait

Il arrivait, chaque fois que tu tombais amoureux, que l’effort d’aimer déclenchât en toi l’énergie pour tout tenir ensemble un peu plus longtemps. Mais, après plusieurs mois ou années, quand les choses commençaient à se fissurer à nouveau, tu tombais amoureux de quelqu’un d’autre. Une nouvelle énergie se libérait et, pendant un temps, ton monde et toi étiez sauvés une fois de plus.

Maintenant, cependant, tu as épuisé tout cela. Il semble qu’il n’y ait plus d’énergie– si tu avais découvert l’alcool plus tôt, cela aurait pu éviter quelques cœurs brisés. Pour toi, l’alcool n’est pas le problème

– c’est la solution : qui dissout toutes les parties séparées en une seule. Un solvant universel. Un océan.

Trente-quatre ans plus tôt, tu es né dans un petit océan et tu es venu au monde à sa plus grande marée, rejeté sur le rivage après de nombreux mois à dériver sans espoir sur la mer. Ces jours-ci, cependant, tu vis instant après instant comme un homme qui se noie. Quand tu bois, tu arrêtes de lutter et glisses petit à petit au-dessous de la surface, descendant brasse après brasse. Six pieds d’un coup; funérailles en mer. Laissant les eaux turbulentes se fermer loin au-dessus de toi, tu coules jusqu’à un doux repos au fond de la mer. Là, rien ne peut te toucher ou te blesser. Tout mouvement est ralenti, tout bruit amorti. L’anxiété et même la colère ne sont rien de plus que de douces perturbations dans l’atmosphère, presque des caresses, qui montent et refluent.

Les moments de ta vie, tu les considères comme les divisions sur une boussole plutôt que sur un cadran d’horloge: il n’y a pas de dates ou de nombres, mais des directions, des possibilités, dont la «longévité» dépend de ton engagement aux événements, c’est-à-dire du degré de ta soûlerie. Le temps est le sentiment du désir que tu as d’être ailleurs.

Au début, tu voulais boire l’océan pour le mettre à sec, mais tandis que tu t’y employais, toutes sortes d’horreurs – à la fois vivantes et mortes – sont apparues. Ces créatures tâtonnaient vers toi à l’aveuglette. Plus elles étaient horribles, plus tu buvais – comme si tu tentais de les avaler, de les ôter de la vue. Tu ne bois pas pour oublier – cela ne se passe plus ainsi– au lieu de cela, l’océan est devenu tout ce qui t’est jamais arrivé, et quand tu bois tu peux nager sans effort là où l’humeur te porte. Tu bois effectivement comme un poisson dans l’eau, puisque boire te permet de respirer sous l’eau.

Personne n’aime quand tu descends dans l’océan tout seul. Ils n’aiment pas ça du tout. Non plus quand tu te retournes poliment pour les regarder depuis l’autre côté d’une table, à un dîner par exemple, et que tu leur fais un signe d’au revoir en coulant calmement hors de leur vue. De temps à autre, les invités sont arrivés pour te trouver déjà imbibé, disons, et confortablement échoué sur le tapis du salon. Boire ainsi, c’est ce que ta femme, qui comprend ces choses, appellerait «une activité déplacée». Déplacée dans le liquide de ton choix!

Mary est très compréhensive. En fait, elle comprend tes problèmes bien mieux que toi– et travaille plus à les résoudre. Chaque fois qu’il y a conférence au sommet pour s’occuper de la dernière crise de ta vie, elle pose toutes les questions et donne toutes les réponses. On te demande simplement de hocher la tête: c’est déjà bien que tu aies accordé du temps pour la discussion. Ta relation avec elle se lit comme un livre très érudit: chaque page comporte deux ou trois lignes de texte véritable en haut, c’est ta contribution; les neuf dixièmes restant sont ses commentaires et notes de bas de page dans la plus petite, la plus discrète casse possible.

Il y a quelques jours, tu avais jeté une bouteille de vin contre le mur de la cuisine. Au lieu de se mettre à quatre pattes pour ramasser le verre cassé – Tom après tout se promène généralement pieds nus –, elle a immédiatement mis ses bras autour de toi et t’as assuré que tu devais être vraiment malheureux. C’était pas un scoop. Quand elle a ajouté que tu étais en train de te tuer– eh bien, ça non plus ce n’était pas un scoop. En fait, c’était plutôt comme une reconnaissance de ta méthode, une sorte d’encouragement. C’est seulement quand tu as menacé de la cogner avec la bouteille suivante qu’elle est devenue moins compréhensive.



Samedi avait été un gros jour biscuit: Biscuits Majestic S.A. Matin, midi et soir. Ton travail, ce sont les biscuits– les nouveaux «Meilleurs des Anglais» entre autres. 480 par minute. Tôt ce soir-là, tu es rentré chez toi pour te changer et ne-pas-boire avant la réception. Le dernier point était ton idée mais inspirée, disons, par d’autres.

Comme d’habitude, tu avais passé l’après-midi dans ton bureau du troisième dans une boîte à biscuits orientée à l’ouest. Tu as laissé ta fenêtre ouverte; le ciel était une brume sans nuage pas même marquée par le soleil; un éclat pur. L’air était si lourd et immobile que, étant à peine capable de respirer, tu avais l’impression de te noyer à des brasses de profondeur dans un océan invisible. Tout autour il y avait une quantité de débris – les voitures, les camions, les autres vastes boîtes à biscuits– qui avaient dérivé en des temps antérieurs et s’étaient posés sur le fond boueux de la mer. Au-dessus, tu apercevais les eaux restées claires et paisibles.

Mais dans ton bureau, dans ton piège à boue du troisième étage, tes mains laissaient des marques de sueur partout où tu les posais. A trois heures, tu as eu besoin de quelques minutes loin de l’administration des biscuits; tu as eu besoin de lever le regard de ton bureau et de contempler l’océan, de te laver dans ses eaux immaculées, invisibles. Et aussi, tu avais besoin de cognac et de l’Inachevée de Schubert.

Et donc: un tour avec le fauteuil de cadre pivotant, pieds sur le rebord de la fenêtre, cognac à portée de main et toi branché à la musique. A 480 Majestic par minute, Schubert correspondait à 9500 biscuits environ.

Qu’importe que le jour parût propre et frais, bientôt la boue commença à s’infiltrer. Après du cognac et du Schubert, du cognac et du Bach. Tu pouvais dire par un coup d’œil aux cieux de boue et aux rues de boue qu’on approchait de la fin de l’après-midi. Dans peu de temps, tu serais dans un train à peine capable d’avancer sur les rails, un train qui devait lutter pour s’arracher à chaque gare. Après six arrêts, tu te lèverais lourdement de ton siège, te laisserais glisser sur le quai, puis pataugerais jusqu’à chez toi.

Rues de boue, cieux de boue et – au-dedans de toi – la boue qui monte. Tu bois pour qu’elle reste basse, pour cesser d’étouffer. Tu bois pour gagner une autre respiration– et c’est ainsi que tu as lutté tout l’après-midi. Récemment, il est devenu plus difficile pour toi de lutter le matin aussi. Parfois tu te réveilles en étouffant déjà dans la boue. Mais pas toujours, pas encore.

Dans quelques minutes, ce sera l’aube d’un magnifique jour d’été. Dimanche. Des couleurs claires, propres, avec un sentiment d’espace. Une lumière très faible provenait d’un interstice entre les rideaux. Tu voyais Mary près de toi, dessinée en ombres et plis de couverture. Une bonne dormeuse, par nature.

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