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Dépression tropicale

Dépression tropicale

Auteur : Bruno Testa

Editeur : Quidam

Dépression tropicale nous emporte dans une île d’Outre-mer, l’île de Mascarin, pour nous raconter, entre autres aventures, l’histoire d’un amour qui finit mal.
Un prétexte pour aller à la rencontre de personnages insolites et attachants, Barroux, le rédacteur en chef anarchiste converti malgré lui à l’hindouisme, Marrone le poète créole en quête du code du Métis, Docteur la Tèt’, le psychiatre baroque à la recherche de l’Atlantide, Wolfgang le politique mégalomane à l'assaut du monde colonial...
Sur fond de cyclone et d’émeutes, un roman cocasse qui décrit le monde des anciennes colonies, parle du métissage d’aujourd’hui et de la banlieue-monde de demain.
Un livre qui file à la vitesse d’un tourbillon.

Bruno Testa est né en 1956 dans la Plaine du Forez dans un milieu ouvrier d’origine italienne. Il est journaliste indépendant. Son premier roman, le Poisson-ange a été publié chez Michalon.

17,00 €
Vendeur : Amazon
Parution :
172 pages
ISBN : 978-2-9150-1806-6
Extrait

Les Tropiques, c’est comment? Chaud et humide! Encore que, dès qu’on grimpe, qu’on volcanise, il ne fait pas aussi chaud que ça. Et puis il y a les cyclones qui renversent les arbres, les cases précaires, font monter le cours des eaux. Des ravines dont on a perdu la trace depuis des générations redeviennent torrents en quelques heures. Réapparaissent sous une maison, sous une route qu’elles emportent. Après le cyclone, pendant que les hommes ramassent leurs maisons, les femmes en profitent pour faire leurs lessives dans les rivières en crue, les enfants pour se baigner. On voit des corps à moitié nus s’arroser sous les cascades, des draps et des vêtements multicolores sécher sur les rochers.
Les Créoles aiment bien, c’est le signe d’une continuité. L’alliance des cieux créoles et des ancêtres contre la technologie européenne et les nouveaux arrivants.
C’est pourquoi, durant les trois mois de la saison des pluies, tout le monde attend fébrile. On commente le ciel, le vent, les nuages, on ausculte les dépressions. A la moindre alerte, les gens dévalisent les rayons en riz, en eau potable, en bougies, en piles pour les radios. Plus tard, quand le cyclone n’est pas passé, ils mettent des mois à épuiser leurs réserves.
Souvent le cyclone rate l’Ile de Mascarin, trop petite. C’est alors l’Ile Rouge à côté qui ramasse. Une île beaucoup plus grande et plus pauvre. Après, elle paraît encore plus grande, bien dégagée sur les oreilles de sa végétation et de ses cultures vivrières. Et plus pauvre, forcément.

On a donc écopé de notre premier cyclone: Anabella. D’avance, on salivait en entendant ce nom de fille aguicheuse. Il a été annoncé un jour de grand calme. Soleil sur toute la ligne. Pas un souffle d’air. Plus tard, dans la nuit, le vent a tout fait trembler. On l’entendait pousser les volets, plier les arbres.
Je me suis levé à 5 heures du matin. Tous les palmiers dansaient sur l’horizon. Du coup, on voyait beaucoup mieux l’océan, l’océan gris.
Comme prévu, la route était barrée d’arbres et de tôles. J’ai pris les chemins de traverse, dans les champs de cannes. Le ciel était noir. D’apocalypse. L’océan démonté, énorme, touchant le ciel.
Au journal, les gens arrivaient peu à peu, résignés. Baroux était monté debout sur une table. Il était frénétique. Il la tenait enfin, sa calamité. Une petite, certes, pas les sept plaies d’Egypte, mais enfin, du bouleversement assuré. Il donnait des ordres, répartissait les tâches, espérait le pire.
Il y avait ceux qui sillonneraient les routes. Les photographes surtout, pas très heureux de devoir impressionner l’évolution des dégâts matériels sur la pellicule et accessoirement sur leur tronche. Ceux qui resteraient au journal, pour faire office de standard. Et puis ceux dont la délicate mission serait d’être aux aguets à la préfecture. J’en étais.
A la préfecture, on était tranquille. On avait l’essentiel sous la main. Les sandwichs et le rouge. Le préfet est arrivé en treillis et en bottes, l’air martial, distribuant des ordres secs. On annonçait des pointes de vent de 200km/h. Bientôt le cyclone serait sur nous. Le ciel était noir, de plus en plus noir. Du perron, on voyait l’océan juste de l’autre côté de la route, des énormes masses d’eau prêtes au débarquement.
En attendant la catastrophe annoncée, on s’est pris un petit verre avec les confrères. En fait, plus on attendait, plus il se passait rien. A part des branches arrachées, des panneaux de signalisation en déroute et des tôles qui volaient de-ci de-là dans les airs. On était de plus en plus perplexes. Puis on n’a pas tardé à comprendre quand les messages sont tombés. Le cyclone était passé dans le sud de l’île. Nous, on était restés à l’abri, dans l’œil, l’endroit le plus peinard, alors que là-bas, c’était le Déluge. Des routes éventrées, des maisons emportées. Même l’hôpital prenait l’eau, on avait dû l’évacuer.
Quand on a fait le bilan, il y avait moins de 10 morts. Disons les morts habituels. Ceux qui avaient eu peur d’avoir peur, et qui étaient morts d’une crise cardiaque. Ceux qui avaient vu tomber dans leur jardin un câble à haute tension et l’avaient relevé par prudence pour que les enfants ne le touchent pas. Et puis, ceux qui avec leur 4 x 4 tout terrain avaient voulu refaire le Salaire de la peur et étaient partis emportés par le flot allègre en klaxonnant de désespoir. Par contre, côté matériel, c’était l’inflation. Les récoltes avaient été dévastées. Des milliers de letchis avaient succombé. Les bananiers avaient perdu leurs fruits. La canne avait plus ou moins résisté. Elle avait plié sans rompre, comme dans la fable. Mais là encore, la récolte serait très mauvaise.

J’ai été accomplir mon sacerdoce agricole. Dans la plaine des Marrons, là où se concentre l’élevage de l’île, un agriculteur avait perdu tout son bétail. Un cas unique. Tout. C’est la fille qui m’a reçu pour me montrer les lieux. Le père n’en avait plus la force. Il se mourait.
Elle m’a expliqué. A cet endroit, à cause du relief, le vent s’était mis à tourbillonner, de plus en plus fort, sans vouloir repartir. Il avait arraché un toit et l’étable en béton s’était effondrée. Les vaches étaient restées des heures dessous, agonisantes, mugissantes. L’agriculteur voulait y aller, sa famille l’en avait empêché.
Le vent s’était ensuite attaqué à la maison. Toutes les vitres avaient explosé d’un seul coup.
Un instant, ils avaient songé à se réfugier dans le container dehors qui abritait les sacs d’engrais. Heureusement, ils s’étaient ravisés au dernier instant. Seul le chien avait poursuivi le geste initial. Mal lui en avait pris. Le container avait soudain déboulé le terrain en pente, avalé 700 mètres à la course avant de s’écraser. Le chien, lui, n’avait pas été écrasé. On l’avait retrouvé empalé sur une branche.
Dans la maison, ou ce qui en restait, c’était l’affolement général. Quand une partie du toit s’est envolée à son tour, le père et la fille, la mère et le gendre, tous s’étaient précipités aux toilettes. Ils étaient ainsi restés des heures serrés les uns contre les autres comme dans une boîte de sardines. Allez savoir pourquoi, le toit au-dessus des W.-C avait résisté. Au matin, le tourbillon lassé était parti faire le ménage ailleurs. Ils étaient ressortis, courbaturés, défaits, avec une furieuse envie d’aller aux toilettes.
L’agriculteur, lui, ne s’en remettait pas. Toutes les économies de sa vie étaient sous les décombres. Il était dépressif. Il ne voulait plus reconstruire. A quoi bon. Il restait prostré chez les voisins qui les avaient recueillis. Il était désespéré. Pire que Job. Même son tas de fumier s’était envolé.

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