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Histoire de Lisey

Histoire de Lisey

Auteur :

Editeur : Albin Michel

Pendant vingt-cinq ans, Lisey a partagé les secrets et les angoisses de son mari. Romancier célèbre, Scott Landon était un homme extrêmement complexe et tourmenté. Il avait tenté de lui ouvrir la porte du lieu, à la fois terrifiant et salvateur, où il puisait son inspiration. À sa mort, désemparée, Lisey s'immerge dans les papiers laissés par Scott, s'enfonçant toujours plus loin dans les ténèbres qu'il fréquentait...

Histoire de Lisey est le roman le plus personnel et le plus puissant de Stephen King. Une histoire troublante, obsessionnelle, bouleversante, mais aussi une réflexion fascinante sur les sources de la création, la tentation de la folie et le langage secret de l'amour. Un chef-d'oeuvre.

22,80 €
Vendeur : Amazon
Parution :
566 pages
ISBN : 978-2-2261-7969-2
Extrait

Lisey et Amanda
(Tout Idem)

Autant dire que les épouses des écrivains célèbres sont invisibles au regard public et nul ne le savait mieux que Lisey Landon. Son mari avait remporté le prix Pulitzer et le Prix National du Livre, mais Lisey n'avait donné qu'une seule interview dans sa vie, et ce pour le célèbre magazine féminin où paraît la rubrique «Oui, je suis mariée avec lui !» Lisey passait en gros la moitié de ses cinq cents mots à expliquer que son diminutif rimait avec «See-See» (autrement dit, prononcez «Lissi»). Presque toute l'autre moitié concernait sa recette de cuisson lente du rôti de boeuf. Amanda, l'une des soeurs de Lisey, disait que la photo illustrant l'interview la faisait paraître grosse.
Aucune des soeurs de Lisey n'était immunisée contre les joies du lâcher de pavés dans les mares («semer du rififi chez les filles», pour reprendre l'expression de leur père), ou du lavage énergique du linge sale d'autrui, mais la seule que Lisey avait du mal à bien aimer était cette même Amanda. Aînée (et moins nette) des cinq filles Debusher natives de Lisbon Falls, Amanda vivait seule, dans une maison que Lisey lui avait procurée, une petite maison clés en mains pas trop éloignée de Castle View, où Lisey, Darla et Can-tata pouvaient l'avoir à l'oeil. Lisey la lui avait achetée sept ans plus tôt, cinq ans avant la mort de Scott. Mort prématurément. Mort avant son heure, comme on dit. Lisey avait encore du mal à croire qu'il s'en était allé depuis deux ans. Cela semblait à la fois plus long et comme le temps d'un clin d'oeil.
Lorsque Lisey s'était finalement attelée au nettoyage complet de la suite où il travaillait, une enfilade de pièces magnifiquement éclairées dans ce qui avait autrefois été le grenier à foin de la grange, Amanda s'était ramenée le troisième jour, alors que Lisey avait terminé l'inventaire de toutes les éditions étrangères (il y en avait des centaines) mais entamé tout au plus celui des meubles, signalant par de petites croix ceux qu'elle pensait devoir garder. Lisey attendit qu'Amanda lui demande pourquoi elle n'allait pas plus vite, nom d'un chien, mais Amanda ne demanda rien. Pendant que Lisey passait de la question des meubles à l'examen léthargique (elle en avait pour la journée) des cartons de correspondance empilés dans le bureau principal, l'intérêt d'Amanda sembla se focaliser sur les monceaux impressionnants de publications qui couraient sur toute la longueur du mur sud du bureau. Elle longea dans un sens, puis dans l'autre, cette accumulation serpentine, sans rien dire ou presque, mais en prenant fréquemment des notes dans un petit carnet qu'elle gardait sous la main.
Ce que ne dit pas Lisey fut Tu cherches quoi ? Ni Qu'est-ce que tu écris ? Comme Scott l'avait observé en mainte occasion, Lisey possédait ce qui est certainement un des talents humains les plus rares : elle s'occupait de ses oignons et ne s'en faisait pas trop si les autres ne s'occupaient pas exclusivement des leurs. Du moins tant qu'ils ne concoctaient pas des explosifs en vue de les balancer sur quelqu'un, et dans le cas d'Amanda, les explosifs n'étaient jamais exclus. Amanda était le genre de femme qui ne peut s'empêcher de sonder, le genre de femme qui ne manquerait pas d'ouvrir la bouche, tôt ou tard.
En 1985 son mari avait mis cap au sud, quittant Rumford où ils avaient vécu jusque-là («comme une paire de carcajous pris dans une canalisation», avait dit Scott après un après-midi de visite qu'il s'était promis de ne jamais réitérer). En 1989 sa fille unique, nommée Intermezzo, Metzie en abrégé, avait mis cap au nord, direction le Canada (avec un routier au long cours à son bras). «Une a volé vers le nord, une a volé vers le sud, la troisième n'a pu fermer son moulin à paroles éperdu.»