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Le gardénia blanc

Le gardénia blanc

Auteur :

Editeur : Pocket

Anya a grandi dans le cocon d'une petite communauté de Russes réfugiés en Chine. A la veille de ses 13 ans, la mort accidentelle de son père brise sa vie.
Alors que sa mère est déportée en URSS, Anya échappe de justesse à l'armée russe et s'enfuit à Shanghai. Elle y est recueillie par un ami de ses parents. Sulfureux patron d'une boite de nuit, ce riche protecteur lui offre une vie de luxe et d'artifices. La jeune Fille découvre la joie de s'habiller, de plaire et connaît, avec le séduisant Dimitri, ses premiers émois amoureux.
Grisée par sa nouvelle vie, Anya ne peut toutefois ignorer le vide profond laissé en elle par le départ de sa mère. Les bouleversements de l'Histoire lui laisseront-ils une chance de la retrouver ?

7,60 €
Vendeur : Amazon
Parution :
Format: Poche
486 pages
ISBN : 978-2-2661-6630-0
Extrait

Harbin, Chine

Selon nos croyances russes, quand un couteau tombe d'une table, ça veut dire qu'un visiteur mâle va venir, et si un oiseau entre dans une pièce, c'est que la mort est proche pour quelqu'un qui vous est cher. Ces événements se produisirent tous les deux en 1944, l'année précédant mon treizième anniversaire, mais aucun présage, aucun couteau tombé, aucun oiseau égaré n'était venu m'en avertir.
Le Général est apparu le dixième jour après la mort de mon père. Ma mère et moi étions occupées à retirer les tentures de soie noire dont nous avions recouvert les miroirs et les icônes pour les neuf jours de deuil. Le souvenir de ma mère à ce moment-là ne s'est jamais terni. La peau ivoire de son visage encadré par de fines bouclettes de cheveux noirs, les deux petites perles à ses oreilles et ses yeux étincelants couleur d'ambre composent encore une image parfaitement claire dans mon esprit : ma mère, veuve à trente-trois ans.
Je me souviens de ses longs doigts pliant le tissu sombre avec une lassitude qui ne lui était pas coutumière. Mais il est vrai que nous étions toutes les deux abasourdies par la disparition de mon père. Quand il avait quitté la maison ce matin fatal, j'étais loin de me douter que j'allais le revoir allongé dans un lourd cer­cueil en chêne, les yeux clos, le visage cireux déjà loin dans la mort. La partie inférieure de la bière était fer­mée, pour cacher ses jambes mutilées par la tôle broyée de la voiture.
La nuit où le corps de mon père fut déposé dans le salon, des bougies blanches entourant son cercueil, ma mère a verrouillé les portes du garage et les a condam­nées avec une chaîne et un cadenas. Je la regardais depuis la fenêtre de ma chambre faire les cent pas devant le hangar, remuant les lèvres dans une incanta­tion muette. Elle s'interrompait de temps en temps pour remettre ses cheveux derrière les oreilles comme si elle essayait d'entendre quelque chose, puis elle finissait par secouer la tête et reprenait ses allées et venues. Le lendemain matin, je me glissai dehors pour aller observer le cadenas et la chaîne. Je compris alors ce qu'elle avait voulu faire : elle avait retenu les portes du garage comme nous aurions retenu mon père si nous avions su que le laisser conduire sous la pluie battante signifiait le laisser partir pour toujours.

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