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Ton nom argentin

Ton nom argentin

Auteur : Nathalie Démoulin

Editeur : Editions du Rouergue

Printemps 2003. Des bombardiers volent au-dessus de Bagdad. À Paris, Isabèl Diego, photographe de presse, couvre les manifestations nombreuses qui émaillent la capitale. La rumeur du monde, menaçante, trouve écho dans la vie de la jeune femme. En quelques jours, les liens qui la relient aux autres s'effondrent : son amant la quitte et son père lui annonce la récidive de son cancer. Un homme, connu fugitivement, est assassiné et Isabèl est soupçonnée du meurtre par le policier chargé de l'enquête. En brassant histoires, portraits et destins, Nathalie Démoulin capte les peurs et les rêves de l'époque, les désirs des hommes et des femmes, leurs difficultés à s'aimer. Son écriture vient magnifier cette terre rase des sentiments.

Née en 1968 à Besançon, Nathalie Démoulin vit à Paris. Son premier roman, Après la forêt, a été publié aux Éditions du Rouergue en 2005.

15,30 €
Vendeur : Amazon
Parution :
185 pages
ISBN : 978-2-8415-6861-1
Extrait

Vendredi 28 mars 2003

Tout près, une petite fille crie comme une femme. Isabèl se retourne, l'impression qu'on appelle derrière elle, mais «Ne t'en soucie pas. C'est depuis ce matin comme ça», lui dit Niger. Elle revoit la petite fille sur la dalle devant le caisson lumineux de l'ascenseur qui passe en chuintant. Quand Isabèl est arrivée sur le palier tout à l'heure, la gamine pianotait sur les appels d'ascenseur. Elle a reculé dans le faisceau vert, sans lever les yeux, tête d'enfant sérieuse, sourcils froncés, bouche butée. Isabèl l'a contournée sans rien dire. Elle a sonné. Niger a ouvert. Elle n'aime pas, Isabèl Diego, la tour où s'est installé Niger, les souffles qui passent dans les colonnes, dans les vide-ordures, la navette des quatre ascenseurs et le parking où ils descendront tout à l'heure, parois de béton, succession de celliers cadenassés, couloirs étroits et alambiqués, elle a toujours peur de s'y perdre et court à la suite de Niger jusqu'à la moto. «Tu veux dire que la gosse est encore toute seule dans l'escalier ?» «Toute seule, oui, toute seule.» Le corps blond de Niger devant la fenêtre elle voudrait le cacher. Elle se dit qu'il y a quelqu'un dehors pour voir, le sexe pas encore débandé, mais non voyons, corrigé-telle, nous sommes au quatorzième étage, et elle se lève comme pour vérifier, en bas le canal entre les rives pavées, l'église écrasée par la hauteur de la tour, les néons du mk2, la nuit froide. «Et puis cette gosse, elle est pas si petite que ça.» Elle regarde à travers la buée le monde rapetissé, quai de Seine où tout à l'heure un gamin a tenté de lui arracher son sac, un petit garçon celui-là, sûr. Son sac avec son nouveau boîtier, ses cartes mémoires, les images faites autour des écoles, là où l'on parle grève, là où l'on distribue des tracts, elle s'y est cramponnée par réflexe, soulevant presque le môme qui a lâché très vite, couru vers la rue de Crimée, sans se retourner, léger dans son survêtement bleu. «Bleu», écrit-elle sur la buée. «Bleu ?» demande Niger. «Rien.» Elle efface, avec sa manche. En bas, une femme passe sur le trottoir, d'un pas hâtif, son corps faussé par la perspective. On doit entendre de loin ses coups de talon, sa marche précipitée, la tête baissée, les mains embarrassées par les sacs. Des nuages glissent très bas, éclairés par les lampadaires. «Tu sais ce qu'on dit ? Des bombardiers volent la nuit, au-dessus des nuages. Vers Bagdad. Le ciel est chargé de bombes.» Mais Niger ne répond pas.

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