Extrait : Les corps abstinents

Auteur : Emmanuelle Richard
Editeur : Flammarion

Les corps abstinents

J’ai enlevé mes chaussures et je me suis allongée sur la table. Il m’a fait attendre un peu, a bougé des papiers sur son bureau. Il a jeté un œil sur son téléphone. Ensuite il est revenu, s’est approché. Quand il a commencé à me manipuler ma respiration s’est précipitée. De stress, d’émotion, je ne sais pas. Peut-être celui d’un contact épidermique masculin, peu importe le contexte ; peut-être celle de me trouver à portée de souffle d’un autre être humain ; plus sûrement celle d’être touchée pour la première fois depuis un temps très long. Les trois sans doute.
Ce jour-là on était en décembre. Au printemps qui éclorait trois mois plus tard ça ferait cinq ans sans. J’avais décidé de partir avant la nouvelle année. Avant, je voulais remettre mon corps en place. J’étais allée voir un ostéopathe.
C’était si étrange de me trouver ici et d’avoir des mains sur moi qui avais oublié cette possibilité-là.
Si étrange le bruit que ça faisait ces mains humaines assorties de doigts humains sur le tissu qui m’habillait, la pesanteur légère de leur contact. Aucune excitation – ce n’était pas le contexte et, la plupart du temps, j’avais oublié cette dimension de l’existence.
Il m’a manipulée en tournant autour de la table. C’était la première fois que je voyais quelqu’un comme lui, soit la première que je décidai de m’occuper de moi en prenant soin du corps que j’habitais. Plus tard, il s’est allongé à demi pour faire peser son poids entier, rectifier ce pour quoi j’étais venue le voir. Il a commencé à remettre en place mon bassin.
C’est là, que c’est monté : la tristesse à couper le souffle. Comme un étranglement.
Une vague d’émotion m’a prise à la gorge, s’est étendue à ma poitrine et ma cage thoracique et m’a envahie. Ma respiration s’est accélérée. Le peu d’air qui parvenait à circuler s’est précipité jusqu’à se bloquer, j’ai senti une boule énorme impossible à ravaler. J’ai pensé à ma grand-mère qui avait passé l’essentiel de sa vie adulte en étant seule, à ses décennies sans contact. Je m’étais toujours demandé comment elle avait fait – tellement c’est dur. L’absence de tendresse, l’absence d’humanité à portée de bras. La disparition générale du toucher. Ne jamais caresser ni être caressée par personne.
Ne jamais étreindre. J’ai eu envie de pleurer. Je me suis retenue.
Il a poursuivi ses manipulations. C’était un toucher lent et profond, médical, que je ne connaissais pas. Je pouvais respirer ses cheveux. J’aurais pu toucher sa joue.
C’était beaucoup trop pour moi en trop peu de temps, beaucoup trop pour moi après tant de rien. J’étais sur le point de refermer mes bras autour de lui, je sentais que j’étais au bord de laisser aller ce que je retenais depuis ces années de carence. J’ai tâché de me concentrer sur mon souffle mais ça montait quand même. Je peinais à déglutir, je m’exhortais à ne pas craquer. Si ça continuait quelque chose allait lâcher, or je ne le voulais pas. Par pudeur, par gêne, et aussi parce que j’étais sûre qu’il ne comprendrait pas pourquoi ça me mettait dans cet état, de me trouver là, avec lui, à l’occasion d’une simple consultation. Pourquoi j’étais sur le point de craquer d’être simplement touchée. Alors qu’en fait il était sûrement la bonne personne pour ça. Ça m’aurait fait du bien, je crois. Pleurer un peu devant un professionnel. Dire pourquoi.
Ça montait sans répit et j’endiguais la vague, je la contenais. J’espérais qu’il ne relèverait pas la tête trop tôt. Je voulais qu’il continue à faire pression sur mon bassin bloqué sans s’apercevoir de rien.
Ça montait et je circonscrivais comme je pouvais tandis qu’il faisait peser tout son poids. Je luttais contre moi-même. Je ne voulais pas qu’il voie combien j’étais triste.
Je devais ne surtout pas penser que le dernier homme avec qui j’avais eu un début de quelque chose m’avait touchée les deux premières fois qu’on s’était vus et c’est tout, et qu’ensuite, en un an de relation, il ne m’avait plus jamais approchée, ni dans le sexe ni dans la tendresse, pas même pendant la semaine entière de vacances passée ensemble. Je ne devais pas non plus songer qu’avec tous les autres tout était devenu très compliqué depuis que j’écrivais des livres, j’allais peut-être rester seule pour toujours, ne plus jamais être touchée, ne plus jamais toucher un autre ni faire l’amour. Je ne devais pas me rappeler qu’au printemps ça ferait autant d’années que de doigts sur une main que je n’avais plus aucune vie sentimentale ni sexuelle, cette dernière non-relation étant pour moi comprise dans ce rien, à moins que les expériences uniquement douloureuses, désincarnées et distancées, les relations où l’autre ne vous touche pas même quand vous passez des heures dans la même pièce puissent être comptabilisées en positif. J’étais bouleversée par ce simple contact effectué dans un contexte médical.
La semaine précédente, j’étais allée voir une gynécologue pour un frottis de contrôle. C’était une très jeune femme, sûrement une interne. Quand elle a utilisé le spéculum, moi qui ne m’étais jamais posé de questions à ce sujet ni plainte, je lui ai demandé de le retirer le plus vite possible parce que j’avais mal. Je n’avais plus de rapports sexuels depuis longtemps. J’ai vécu l’intrusion du spéculum comme une violence.