Extrait : La révolte d'une interne

Auteur : Sabrina-Aurore Ali Benali
Editeur : J'ai lu

La révolte d'une interne

Avant-propos

Je rentre de garde.
Je suis depuis plus d’un an médecin remplaçante aux Urgences Médicales de Paris, une association de permanence de soins à domicile. J’y travaille trois nuits par semaine.
Il est 6 heures du matin,
À l’aube d’un nouveau jour froid, je me sens oppressée. La sensation du travail non complètement accompli me pèse, la misère de nombre de patients me brise le cœur.
Cette nuit encore, je n’ai pas eu les moyens de soigner correctement.
J’ai été envoyée dans un EHPAD par le Samu. Une femme de 82 ans. Détresse respiratoire.
Il me faudra déjà cinq bonnes minutes avant de pouvoir pénétrer dans l’établissement. Comme personnel de nuit, seulement 3 aides-soignants pour 200 résidents. Deux restent affairés autour de la patiente en détresse pendant que le troisième descend m’ouvrir la porte.
Des constantes, un coup de stéthoscope, et quelques minutes plus tard, mon diagnostic est posé. C’est un OAP (œdème aigu du poumon). Il s’agit d’une accumulation de liquide dans les alvéoles pulmonaires due à une insuffisance cardiaque gauche. Son corps lutte pour respirer.
J’explique à la patiente que je dois appeler le SMUR et qu’elle doit être transférée à l’hôpital. Alors que je compose le numéro, elle m’arrête de sa main gauche. « C’est hors de question, je
n’irai pas à l’hôpital. Je ne veux plus de ça. » Avec le souffle qu’il lui reste, elle m’explique ce qu’elle entend par « ça ». Ses expériences précédentes dans les grands hôpitaux parisiens. Les heures passées sur un brancard, à la vue de tous dans cette zone d’attente, à supporter les cris du type alcoolisé attaché sur le brancard derrière le paravent sur sa gauche, les vomissements de la jeune femme sur sa droite, le ballet incessant des blouses qui vous promettent de repasser rapidement, le bassin laissé une heure et demie sous ses fesses et oublié là, qu’elle n’arrive pas à retirer elle-même, l’angoisse de ne rien savoir de ce qu’il vous arrive car personne n’a le temps de venir vous parler. Quémander un verre d’eau, une couverture, attendre désespérément un lit
dans le service où elle doit aller...
Elle ne veut rien entendre. « Écoutez, ma
mignonne, vous faites votre travail, je comprends, mais moi je n’ai plus l’âge de supporter ça. »
Me voilà donc à devoir expliquer à cette dame les risques qu’elle encourt en refusant l’hospitalisation, les complications possibles jusqu’au décès.
Je fais alors des prescriptions sur place avec la consigne donnée au personnel de nuit de la surveiller de près, enfin, comme ils le pourront avec leurs 199 autres résidents à seulement trois.
Je prescris l’oxygène, des diurétiques. Les médicaments ne pourront être donnés qu’au matin car il n’y a pas d’infirmier la nuit et seuls ces derniers sont qualifiés pour administrer des traitements. Ils n’ont même pas la clé de la pharmacie pour que je les lui donne moi-même.
Maximisation des profits. Ça coûte trop cher, un infirmier, la nuit.
Ces refus d’hospitalisation sont de plus en plus fréquents. Il ne se passe pas une semaine sans que je rencontre ce cas de figure. La dernière fois, c’était une dame de 66 ans : au bout d’une demi-heure d’insistance avec sa fille en larmes la suppliant à mes côtés d’accepter, elle a fini par céder. Deux heures plus tard, elle était au bloc opératoire à la Pitié Salpêtrière. Elle serait morte chez elle si je n’avais pas réussi à la convaincre.
Ces moments sont étouffants, j’ai le sentiment de faire du mal aux patients en voulant les soigner, je leur mets la pression, je suis obligée de leur décrire ce qu’il pourrait arriver de pire en cas de refus. Étrange sensation de chantage à la mort. C’est terrible d’en arriver à se dire que réussir, c’est parvenir à les faire céder.
Si nous en sommes à ce stade-là, c’est parce que les principes d’humanité et de dignité ont été sacrifiés sur l’autel de la rentabilité dans nos hôpitaux publics, de surcroît dans les services d’urgences, point de cristallisation du malaise de l’hôpital, du système de santé dans son ensemble, et ultime réceptacle de la précarité de notre société.
Dans cet ouvrage, j’y raconte cette perte de sens que l’on rencontre tous, soignants : les souffrances engendrées, la culpabilité intériorisée, l’épuisement qui broie ceux qui se doivent d’être forts pour les autres. J’y livre surtout ma plus belle histoire d’amour, celle avec l’hôpital, ses murs, ses sous-sols, ses blouses, ses horloges, ses kits de suture, et plus que tout, les miracles de la technicité alliée à l’humanité pour Soigner. Ce mot merveilleux et cet échange entre les patients et nous durant lequel il se passe tellement de choses.
Depuis l’écriture de ce livre, tant de choses ont basculé dans notre société.
Il y a eu le soulèvement des Gilets Jaunes, la grève de centaines de services d’urgences, encore actuelle, sur tout le territoire, la grève du codage des actes de centaines de praticiens hospitaliers, et une magnifique journée de mobilisation le 14 novembre où l’on a vu pour la première fois marcher côte à côte les brancardiers et les chefs de service, les internes et les secrétaires hospitalières, les pompiers et les aides-soignants.
Je me suis appliquée à écrire dans cet ouvrage les bases de compréhension des politiques de destruction du service public hospitalier à l’œuvre. Depuis ces mouvements précédemment cités, menés par les collectifs Inter-Urgence, Inter-Hôpitaux, syndicats et usagers, nombre d’articles de presse et de documentaires ont relayé cette entreprise de destruction massive de l’hôpital que nous décrions.
La France a une histoire particulière dans sa conception de la solidarité. Nous sommes attachés à ces principes à travers notre bien commun qu’est la Sécurité Sociale. Et nous avons tous grandi sous la devise de la République inscrite dans nos écoles et nos mairies : Liberté, Égalité, Fraternité.
Ces mots ont forgé chacune de nos existences. Nous sommes un peuple qui n’accepte pas de laisser crever les gens sur le trottoir, de laisser des personnes âgées souffrir des heures durant sur des brancards, de se taire lorsqu’un étudiant se suicide, épuisé par sa vie de misère, que des soignants avalent des tubes d’antidépresseurs pour supporter un management inhumain, que des retraités soient obligés de faire les poubelles pour manger, et que des parents qui travaillent ne puissent jamais emmener leurs mômes en vacances...
Tous ces mouvements de colère s’agrègent autour de valeurs récurrentes : l’humanité et la dignité de l’être.