Extrait : Le défi

Auteur : Vita Sackville-West
Editeur : Editions Autrement

Le défi

Un homme et une femme, nonchalamment accoudés à la balustrade, regardaient le flot régulier des invités gravir le somptueux escalier. C’était l’été, la femme avait les bras nus, et le marbre de la balustrade lui semblait de glace. Sans cesser de lui murmurer à l’oreille anecdotes et commentaires sur les uns et les autres, son compagnon la regardait avec admiration et songeait que, malgré la quarantaine, avec son diadème et ses larges rangs de perles retombant sur sa gorge, elle n’avait rien à envier aux plus belles femmes de Londres, qui étaient venues pour ce bal. Il jugeait que sa beauté et son maintien s’accordaient parfaitement à l’opulence de cette demeure, aux lumières, à la profusion des fleurs et à l’orchestre qu’on entendait jouer dans un salon à l’écart. Une fois de plus, la pensée que cette femme, s’il le lui demandait, pourrait illuminer sa maison de sa présence et ajouter son nom au sien, déjà célèbre, lui traversait agréablement l’esprit. Il songeait avec plaisir qu’il ne tenait qu’à lui de lui accorder cet honneur.
Vain comme il l’était, il était persuadé d’être le seul à pouvoir accorder quelque honneur que ce fût.
Du doigt, tout en montant l’escalier, il lui désignait le célèbre général, accompagné de sa fille, et la nouvelle beauté américaine, et le jeune homme qui venait d’hériter d’immenses domaines, et le prince hindou dont la moitié des Londoniennes s’étaient entichées. Habilement, elle lui savait gré de l’intérêt et du plaisir qu’elle prenait, tout en lui laissant entendre qu’elle le trouvait infiniment plus intéressant que tous ces personnages qui lui servaient de cible. Comme il s’était interrompu, elle relança la conversation :
« Il y a quelqu’un que je n’avais jamais vu, cet homme grand et brun. Et la ravissante femme qui l’accompagne doit être sa femme, n’est-ce pas ?
— Pourquoi sa femme ? demanda-t-il, amusé.
— Parce que je suis sûre qu’elle est le genre de femme qu’il aurait pu épouser, superbe et tout à fait comme il faut. N’ai-je pas raison ?
— Tout à fait. C’est sa femme. Il a été, et c’est encore, un homme à qui tout réussit : sous-secrétaire d’État à trente-cinq ans, membre du Cabinet avant d’en avoir quarante. Beaucoup pensent qu’il sera le prochain vice-roi. »
À ce moment, l’homme qui montait l’escalier leva la tête et ses yeux rencontrèrent ceux de la jeune femme, toujours accoudée à la balustrade.
« Quel beau visage ! fit-elle remarquer à son compagnon. Merveilleux, mais il a l’air d’avoir connu toute la douleur du monde. Il a l’air... comment dirais-je ? Il a l’air si las.
— Il n’a pourtant pas de souci à se faire, réponditil en souriant. Il a tout ce qu’il peut désirer : pouvoir, fortune et, comme vous pouvez le voir, une femme ravissante. Comme toujours, d’ailleurs, votre jugement est infaillible: c’est le garçon le plus cynique que j’aie jamais rencontré. Il ne croit en rien, mais il peut être, à l’occasion, le seul véritable philanthrope que je connaisse. Son nom vous est parfaitement familier : Davenant.
— Oh ! fit-elle – elle semblait subjuguée –, c’est Julian Davenant? Bien sûr, tout le monde a entendu parler de lui. Attendez, ajouta-t-elle – elle cherchait dans sa mémoire –, ne raconte-t-on pas sur lui une histoire extraordinaire, quand il était jeune ? Quelque folle aventure dans laquelle il s’était engagé ? Je ne me souviens plus très bien... »
Son compagnon se mit à rire.
« Mais oui, répondit-il. Vous souvenez-vous de cette absurde et minuscule république appelée Hérakleion, qui a, depuis, été absorbée par la Grèce ?
— Hérakleion ? murmura-t-elle. Mais oui, j’y suis passée en yacht, il me semble. Un petit port grec. Mais j’ignorais qu’Hérakleion avait jamais été une république indépendante.
— Mon Dieu, oui, dit-il, elle avait été indépendante durant près d’un siècle et Julian Davenant, dans sa jeunesse, s’était intéressé à je ne sais quelle absurde révolution dans cette région. Comme vous savez, toute sa fortune vient des vignobles qu’il possède là-bas. D’ailleurs, je ne sais pas très bien ce qui s’est réellement passé. Il était alors très jeune, presque encore un enfant.
— Comme c’est romantique ! fit la femme, d’un air distrait, tout en observant Julian Davenant, qui serrait la main de la maîtresse des lieux.
— Très romantique ! Oh ! nous sommes tous des romantiques, tout du moins au début ! Puis nous grandissons... mais de toute façon, ne croyez-vous pas que nous faisons, vous et moi, ce soir, un détour un peu trop long, pour courir ainsi après la “romance” ? » ajouta l’homme, qui s’était rapproché d’elle un peu plus.
Mais ces deux personnages n’ont rien à voir avec notre histoire.