Le Monde sous mes pieds
28 249 kilomètres parcourus 698 jours de course 40,5 kilomètres par jour de course 9,2 kilomètres/heure de vitesse moyenne 4 continents traversés d'ouest en est 16 paires de chaussures usées 2 poussettes 0 blessure Alors qu'elle travaille comme directrice financière à Singapour, Marie Léautey, 42 ans, décide de tout quitter pour réaliser son rêve : un tour du monde en courant. Elle s'engage alors dans une incroyable aventure de 825 jours, sur presque 30 000 km, l'équivalent de 698 marathons, soit six marathons par semaine, en traversant l'Europe, l'Amérique du Nord, l'Amérique du Sud et l'Océanie.
Elle établit ainsi deux records du monde dont le tour du monde en courant le plus rapide pour une femme.
Dans ce livre, elle nous raconte son parcours aux allures de voyage initiatique, ses rencontres, ses sensations, son goût pour le nomadisme, le plaisir de découvrir le monde au rythme de ses foulées, mais aussi ses moments de peur ou de doute. Avec une volonté et un optimisme à toute épreuve, Marie Léautey nous embarque dans une folle aventure, où l'effort passe presque inaperçu, où la course est envisagée comme un mode de vie, et non une simple performance.
Extrait
VILLA VETTA
Je dévale la route à grandes foulées sur le flanc de ces montagnes aussi hospitalières que familières. Je les sillonne depuis près d’un mois maintenant. J’ai couru sur leurs sentiers, au fond de leurs vallées verdoyantes, contournant les massifs, franchissant les sommets enneigés. J’ai traversé les Alpes par la France et la Suisse, j’arrive enfin en Italie, je le sens. Je n’ai pas croisé de poste frontière mais l’ambiance a changé. L’architecture, les couleurs, l’odeur du café, les sonorités et cette langue chantante dont je perçois les éclats à travers les fenêtres ouvertes et les conversations des passants. Tout autour de moi est différent.
En traversant la ville de Verbania, mon allure se fait instinctivement plus lente, comme pour mieux m’imprégner de ce nouvel environnement. L’horizon se dégage et les montagnes partagent à présent le décor. Les eaux dont j’ai accompagné le cours pendant des kilomètres s’amassent à leur pied, en une nappe immense qui s’étend à perte de vue. J’arrête ma course un instant et m’assois sur les rives de cette étendue bleue, le lac Majeur.
L’air est frais mais le soleil matinal me brûle les joues. Je m’offre une pause et regarde au loin ce qui m’attend. Pour l’instant, c’en est fini des côtes éreintantes. Je vais pouvoir longer le lac, à plat, renouer avec mon tempo, un rythme moyen d’un peu plus de neuf kilomètres par heure que j’ai adopté au fil des 295 marathons que je viens de courir pour en arriver là.
Je reprends mon chemin les mains accrochées au guidon de ma poussette. Elle contient tout ce dont j’ai besoin pour ce tour du monde, mes deux GPS, un ordinateur, un sac chargé d’affaires et de quoi me désaltérer pendant mon trajet quotidien. Hormis quelques cartons de livres et de vêtements qui m’attendent dans la cave de mes parents, à Paris, j’y transporte la totalité de ce que je possède. J’ai tout quitté pour ce voyage, c’est ainsi que je voulais le vivre. Débarrassée de toutes formes d’attaches, j’appartiens à la route.
Je cours en dirigeant mon attirail. Il pèse une trentaine de kilos et m’a fait travailler sans relâche sur les dénivelés des Alpes. J’aurai bientôt les bras aussi musclés que les jambes ! Ce n’est pas une poussette ordinaire. Pratique et robuste, elle est dotée d’amortisseurs et de trois roues aux pneus tout-terrain. C’est un modèle américain baptisé Beast of Burden (BoB) – bête de somme, en français. Ce qui donne bien la mesure de ce qu’elle est capable de supporter. Je la surnomme donc Bob, elle est mon plus fidèle compagnon de route.
Il lago Maggiore. La sonorité musicale et le rythme de ces mots, la fin exagérément étirée, « lago Madjooooré » me sont familiers. Ils résonnent dans ma tête, ravivant une nuée de souvenirs. Quelque part sur ces rives se trouve une villa, la villa dont j’ai tant entendu parler. Je ne l’ai jamais vue mais je sais qu’elle est là, sur les hauteurs d’Ascona, une commune de Suisse italienne par laquelle je vais faire un détour. Mes pas m’en rapprochent. J’accélère, impatiente de la découvrir. Je ne peux m’empêcher de penser que cette lointaine demeure a joué un rôle essentiel dans mes envies d’ailleurs.
Au détour d’une crique, j’aperçois une lignée de maisons aux teintes vives, rouge, bleu, vert, jaune et rose, qui s’étirent comme un collier de bonbons le long de la côte. Le clocher d’une église les surplombe. En arrière-plan se profile la chaîne des Alpes et ses pics enneigés. On dirait une carte postale. Plus j’avance, mieux je devine les contours de la ville posée au pied de ces montagnes imposantes
