Plomb

Auteur : Timothée Zourabichvili
Editeur : Sabine Wespieser
Sélection Rue des Livres

Assis sur le matelas de cette chambre louée pour la nuit, deux jeunes gens restent silencieux. Ils semblent ne pas se connaître. Elle est concentrée sur un puzzle qui colonise l’espace, lui n’a qu’une idée en tête : recommencer à « faire la machine » avec elle. La dernière fois qu’ils ont eu des relations sexuelles a également été la première pour chacun d’entre eux : c’était neuf mois auparavant, et elle est tombée enceinte. Lui voulait essayer, comme pour se prouver sa nouvelle masculinité, elle s’est laissé faire. Quand elle a appelé celui que, en son for intérieur, elle traite de chien, le sentiment de puissance du jeune homme a vite cédé le pas à ce qui deviendra son unique préoccupation : trouver une solution pour se débarrasser du problème, « le fait qu’elle avait un truc dans le ventre. » Or « le truc », l’enfant né de cette première et unique fois, est endormi dans un panier posé non loin d’eux.

Dès le début de ce premier roman étonnant de maîtrise, le contrat de lecture est clair : l’issue du huis-clos glaçant dont le cadre a été brillamment posé nous sera dévoilée par le point de vue de chacun des personnages, chacun irrémédiablement enfermé dans sa solitude.

Et si l’action n’est pas située dans un lieu précis, le talent de l’auteur, qui est également réalisateur, à conjuguer tension dramatique et inquiétante étrangeté nous plonge dans un ailleurs radical.

Plomb, conte cruel et ultra contemporain, signe l’entrée en littérature d’un jeune écrivain sachant à merveille se faire le sismographe de son époque.

20,00 €
Parution : Janvier 2026
200 pages
ISBN : 978-2-8480-5601-2
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Extrait

ON SE DEMANDE comment cet enfant est venu au monde. On se demande s’ils se connaissent vraiment.
Ils ont pas l’air de vraiment se connaître, les deux sur le matelas, assis l’un à côté de l’autre, qui se regardent pas du tout, comme s’ils avaient été mis là par hasard sans qu’on leur demande jamais leur avis, placés l’un à côté de l’autre sans se connaître. Il la regarde, il veut coucher avec elle, il a ça dans la tête. Elle veut pas. Il faut pas s’abstenir de dire qu’il veut la « baiser », vu comment il la regarde. Si c’est ça qu’il veut, si ce qu’il veut c’est se vider quelque part et que le quelque part c’est elle et qu’elle importe peu et que c’est unilatéral dans sa tête à lui, s’il compte rien partager de ça avec elle, si la question n’est pas de faire quelque chose en commun, mais que pour lui c’est juste comme deux machines qui s’emboîtent et s’agencent comme elles peuvent, selon l’ordre naturel supérieur, celui qu’elle a pas choisi, celui qu’on lui impose et auquel lui croit, alors c’est comme si, disons, il a envie de « baiser ».
Il a ça dans la tête et il fait l’inventaire de ce qui se trouve dans la pièce, balaye tout le petit espace qu’il a loué avec un regard sauvage, un regard d’animal, d’animal blessé, et là il y a cette fille, au milieu de l’espace, et il sait que c’est avec les filles qu’on fait ça, parce que c’est ça qu’on lui a dit, qu’il faut une fille pour faire ça s’il se sent pas bien, si ça va pas et qu’il a envie de « baiser ». Avant il se branlait. Même la première fois qu’il a essayé, il a aimé le plaisir que ça lui donnait. Il s’en souvient bien, il le fait souvent pour s’en rappeler, pour se rassurer, vérifier que ça marche
encore, c’est la seule certitude qu’il a trouvée jusque-là.
Il aimait l’apaisement qui succède au truc, mais il savait pas encore si ça marchait en regardant un arbre, un poisson ou autre chose. Il savait rien de tout ça, rien du tout. Mais un jour, quand il était perdu avec tout ça dans la tête, que ça marchait pas et qu’il savait pas quoi faire avec, le hasard lui montre des images de femmes toutes nues, ou en sous-vêtements, ou même juste des filles avec des super têtes, des filles qu’il a jamais vues en vrai et ça lui suffit. Ça lui démarre la tête qu’il en a presque mal, ça le rend nerveux, ça l’excite.
Alors il essaye avec ça. Il cherche des images, trouve des images, regarde les images et ça marche, mieux qu’avec l’arbre ou avec le poisson. C’est plus rapide,
ça marche mieux, il sent bien que c’est ça le truc, que c’est les filles qui provoquent le truc dans sa tête et que maintenant le schéma fonctionne, son besoin et ce qui permet de l’assouvir. Il sent qu’il sait manipuler une chose supplémentaire de lui-même, de ce qui lui a été donné à la naissance, mais qu’il comprenait pas encore.

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