Extrait : Se réjouir de la fin

Auteur : Adrien Gygax
Editeur : Grasset

Se réjouir de la fin

Lâcher prise

22 avril 2019

J’ai vécu les poings serrés, me suis agrippé à bien des choses, n’ai rien voulu lâcher. Je tenais à ceci et à cela, tout me semblait devoir dépendre de moi. Voilà un défaut tout à fait humain, nous nous croyons responsables de tout. Le temps m’a appris le contraire. On prévoit, on planifie et on construit sur un tas de sable que le vent de la vie souffle et déforme à son gré.
Je voulais être père et ne le suis jamais devenu. Je suis resté un fils puis un mari, la vie m’a arrêté là. Au-delà de cette limite mon ticket n’était plus valable. Je n’avais pas prévu d’être veuf, Nathalie était la plus jeune de nous deux, et elle tenait une grande santé. Je l’avais prise pour durer au moins autant que moi. Mais, un matin d’avril, au fond du jardin, tout s’est envolé. Sa voix, ses gestes, son regard, sa façon de m’aimer, de m’écouter, tout ça. Elle s’en était allée, laissant son corps vide, là, au pied des framboisiers, comme un poids dont elle aurait voulu se débarrasser.
J’aimais trop ma maison pour la quitter, c’était une bâtisse magnifique entourée d’un jardin scintillant, un délice. Et je détestais trop les maisons de retraite pour y entrer. Pourtant me voici dans ce bloc de béton maintenant, et ma maison est vendue. Mes poings sont toujours serrés, je m’accroche encore, au vent, à l’air, à rien du tout. Je ne sais faire que ça. Mes poings serrés sont comme deux culs-de-sac. Mes mains crispées ne se déplient plus, ce ne sont pas des doigts que j’ai, ce sont des crochets. La vie est une chute vertigineuse alors on s’accroche, on chope, on agrippe, on empoigne. On s’efforce pour ne pas lâcher prise.
Mais c’est décidé, j’arrête. J’arrête le contrôle, j’arrête l’immobilisme, j’arrête la crispation. C’est le moment ! Si je ne le fais pas maintenant je ne le ferai jamais. Allez, le temps est venu. J’essaie, je me lance. Je vais prendre une grande inspiration et ouvrir mes mains. Je vais me déplier comme une fleur au retour du soleil. Je vais lâcher prise et chuter, dégringoler. Je vais descendre je ne sais où, foncer, plus rien ne me retiendra. Et la vie sera là, elle reviendra dans mes mains grandes déployées, elle m’accompagnera dans ma chute et ce sera sublime. Car la vie c’est la vitesse, le mouvement, toujours ! Même lorsqu’elle touche à sa fin.