Nuit sur la neige

Nuit sur la neige

Auteur : Laurence Cossé
Editeur : Gallimard

Septembre 1935. Robin sort de l'adolescence. Il est né après la mort de son père, comme de nombreux enfants de sa génération, venus au monde pendant la Grande Guerre. La vie politique est alors particulièrement violente en France, tant sur le plan intérieur que dans l'ordre international. Mais, à dix-huit ans, qui n'accorde pas plus d'importance à ses tourments intimes qu'à l'actualité collective ? En la personne d'un de ses camarades de classe préparatoire, Robin découvre que l'amitié est un des noms de l'amour, autrement dit de l'inquiétude. Conrad est la séduction même et l'énigme incarnée. En avril 1936, alors que la tension politique est à son comble, tous les deux vont skier dans un vieux et pauvre village de Haute Tarentaise du nom de Val-d'Isère, dont quelques visionnaires imaginent qu'il pourrait devenir une grande station de ski alpin. Les six jours qu'ils y passent marqueront Robin à vie. Son existence entière va être éblouie par une jeune fille.

13,50 €
Parution : Août 2018
144 pages
ISBN : 978-2-0728-0127-3
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Extrait

Il se tenait un peu à l’écart, sur la réserve, amusé. Je me souviens très bien du premier jour où je l’ai vu. La rentrée venait d’avoir lieu, nous élisions les délégués de classe. Quatre ou cinq d’entre nous tenaient visiblement à être élus et se présentaient à leur avantage. Ils savaient déjà ce qui manquerait aux élèves, les libertés dont la privation nous énerverait, ce qu’ils devraient demander et redemander aux jésuites : ils seraient fermes devant le préfet, ils ne craignaient personne. Je les vois encore, Brac, Duperrier, Moreau, Legay, dont j’apprenais les noms et qui devaient rester les plus en vue, les plus populaires de la classe.

Conrad les écoutait sans rien dire. C’était le genre de garçon dont je me tenais loin. Je ne pouvais sympathiser qu’avec les doux. L’inquiétude faisait le fond de mon caractère et cela se voyait, me disaient les adultes qui me voulaient du bien et qui tâchaient de me convaincre qu’en m’appliquant à paraître plus assuré je le deviendrais.

Nous avions presque tous des visages indéterminés d’adolescents non dégrossis. Conrad était le seul dont les traits avaient l’air taillés dans du bois – je n’aurais pas su dire s’ils étaient beaux ou non.

Quelle étrange substance, la mémoire, fluide et fuyante à la manière du mercure, avec des éléments plus solides que le silex. La précision de certains souvenirs… Il y a des phrases entières que j’entends comme si c’était hier qu’elles m’avaient cloué sur place. Je suis sûr d’elles au mot près. Des expressions sur un visage, glaçantes, des gestes. Et il y a d’énormes trous, des cratères où ont disparu des mois entiers avec les lieux qui leur servaient de cadre, des quantités de gens – sans doute les moments heureux et les personnes inoffensives ; car les plages paisibles s’enfoncent dans l’oubli quand les heures atroces ne perdent rien de leur tranchant, quel que soit le nombre des décennies qui nous en séparent, ou sont supposées nous en séparer. Et dans les heures atroces, je compte pour ma part les quelques instants de joie folle dont j’ai eu conscience en les vivant qu’ils étaient fulgurants et qu’ils allaient s’éteindre aussi brutalement qu’ils m’avaient ébloui.