La cité des chacals

Auteur : Parker Bilal
Editeur : Gallimard

Le filet d’un pêcheur sur le Nil a remonté une tête coupée. À en juger par les scarifications sur le front, c’est celle d’un Dinka de la région de Bor : un Soudanais du Sud. Encore un réfugié, pense la police cairote qui s’en désintéresse. Car ils sont plus de deux mille, entassés sur une place de Mohandessin, qui se plaignent de leurs conditions de vie. Ici, le roman rejoint l’Histoire : on est en 2005, à la veille des émeutes de décembre.
Exilé soudanais mal intégré dans la société du Caire, le privé Makana se sent particulièrement concerné. Mais il doit privilégier la mission dont l’a chargé Hossam Hafiz, propriétaire du restaurant les Jardins de Verdi : retrouver son fils étudiant, disparu depuis trois semaines. Le problème, c’est que d’autres jeunes manquent à l’appel…

Traduction : Gérard de Chergé
21,00 €
Parution : Février 2020
Format: Poche
464 pages
Collection: Série noire
ISBN : 978-2-0728-2872-0
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Extrait

Prologue
Elle ouvre les yeux et se rend compte que le cauchemar n’est pas terminé. Il demeure bien réel. Il lui faut un moment pour reconnaître le visage penché sur elle. Son frère n’est plus le jeune garçon qu’elle a toujours connu ; il semble avoir vieilli de toute une vie.
« Jonas !
— Chut. » D’un geste brusque, il la fait taire. Elle perçoit sa peur.
La pièce est sombre, exiguë et étouffante, une odeur d’huile et de poussière épaissit l’air. Elle entend ce qui ressemble aux bruits d’une rue animée. On est en plein jour, mais il est difficile d’y voir. Les détails lui reviennent peu à peu, fragments déchiquetés qui volettent autour d’elle comme des phalènes. Leur rêve si près de se réaliser. Ça l’afflige de penser à ça maintenant, à tout ce qui leur était promis et qui est désormais perdu. De nouveau, les larmes enflent dans sa poitrine ; elle s’efforce de respirer, inhale désespérément l’air brûlant du local hermétiquement clos.
« Où sommes-nous ? » répète-t-elle, encore et encore, incapable de dépasser cette simple question.
Jonas s’accroupit près d’elle et lui passe un bras autour des épaules. Ils sont affalés sur le sol dur, dos au mur.
« Écoute-moi, dit-il. Nous n’avons pas beaucoup de temps.
— Pourquoi ils nous retiennent ici ? »
Elle ne peut se résoudre à le regarder. Elle sait qu’il n’a pas de réponses, que, malgré tout son courage, il est aussi effrayé qu’elle. Beatrice se sent à bout de forces, trop fatiguée même pour tenir debout. Elle a l’impression d’avoir passé toute sa vie à fuir.
« Pas question que je retourne là-bas », dit Jonas. Beatrice se remet à sangloter sans bruit. « Pas question, répète-t-il. Tu sais ce qui arriverait.
— Qu’est-ce qu’on peut faire, alors ?
— Nous devons nous échapper d’ici.
— Mais comment ? »
Il n’y a pas d’issue. Pas de fenêtres et une seule porte.
Beatrice entend le son d’un téléviseur, quelque part au-dessus d’eux – une publicité pour un quelconque goûter. Un jingle bébête, enfantin, qui paraît venir d’un autre monde.
Ils avaient failli y arriver. Et puis, subitement, tout avait dérapé.
« Pourquoi ont-ils fait ça ? » Lui revient l’image de Jonas penché sur elle. La peur. Le sang sur son T-shirt. « Je ne comprends pas », pleure-t-elle.
Un doigt sur les lèvres, son frère lui impose silence. Il a l’oreille collée contre la porte. Beatrice se rapproche et ils restent immobiles. Dehors, une voiture ralentit et s’arrête. Une portière s’ouvre, se referme. Des voix chuchotent. Elle ne peut détacher son regard de Jonas.

Il représente tout ce qu’elle a, tout ce qu’elle a jamais eu, aussi loin qu’elle se souvienne.
Ce n’est pas la première fois qu’ils affrontent ensemble un danger. Elle se rappelle encore le jour où les soldats sont venus, quand ils étaient enfants. Ce jour où leur mère les a emmenés à la lisière du village en leur disant de courir sans se retourner. Déjà, d’épais panaches de fumée noire s’élevaient des huttes. Un oncle se précipitait vers eux, ses vêtements en feu. Elle avait vu un soldat s’avancer et l’abattre de sang-froid. Comme un chien. De leur cachette, ils avaient regardé un groupe d’hommes en uniforme traîner leur mère à l’écart. Ils s’esclaffaient, hilares. Jonas avait voulu rebrousser chemin pour lui porter secours, mais Beatrice savait que ce serait leur perte. Alors ils s’étaient détournés et avaient fui. Et aujourd’hui, après toutes ces épreuves, toutes ces années, ils fuyaient de nouveau.
Tout avait si bien marché, pourtant, au début. Ça lui faisait mal de penser que son rêve était brisé.
Beatrice se rappelle avoir sombré dans le sommeil. Une drogue versée dans la boisson qu’on leur avait donnée. Ensuite, elle s’était réveillée en plein cauchemar. Elle avait cru qu’elle allait mourir, mais Jonas l’avait sauvée, les avait sauvés tous les deux. Il bataillait ferme. Elle l’observait, trop terrifiée pour bouger. Il était fort et rapide. Dès son enfance, il avait appris à se battre dans les rues.
Toujours est-il qu’il les avait sortis de cet enfer. Et voilà qu’ils couraient sur la route, dans la nuit, au beau milieu de la circulation. Elle était paniquée. Les klaxons résonnaient, les automobilistes se penchaient par la fenêtre pour hurler des imprécations. Heureusement, les voitures ne roulaient pas vite. Des hommes criaient des insultes, la traitaient de tous les noms. Beatrice était consciente d’avoir perdu la plus grande partie de ses vêtements. C’était difficile de courir, ses jambes semblaient engourdies. Ils avaient marché des heures durant, se cantonnant aux petites rues, à l’écart des lumières. Jonas lui avait dit qu’il connaissait un endroit où on s’occuperait d’eux. Lorsqu’ils étaient arrivés en vue du carrefour, elle avait compris de quoi il parlait. Le campement. Là, sur la place éclairée, elle avait vu des gens qui les aideraient. Elle en aurait pleuré.
Ils avaient failli atteindre leur but. Mais soudain une voiture, surgie de nulle part, leur avait coupé la route, renversant Jonas. Il s’était blessé en tombant, il saignait. Il avait tenté de se relever. Deux hommes avaient bondi du véhicule et l’avaient empoigné. Ils l’avaient bourré de coups de pied et balancé dans le coffre. Puis ils s’en étaient pris à elle.
Beatrice avait hurlé et appelé à l’aide. Une femme observait la scène de son balcon, mais elle s’était détournée et avait disparu à l’intérieur. Les hommes avaient attaché les mains de Beatrice et l’avaient jetée sur la banquette arrière. Elle entendait Jonas pleurer de rage dans le coffre.

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