Nous avons les mains rouges

Auteur : Jean Meckert
Editeur : Joëlle Losfeld
Sélection Rue des Livres

Jean Meckert raconte la tragédie des mains rouges, rouges de sang. Dans la montagne, le chef d'un maquis, M. d'Essartaut, ses deux jeunes filles, le pasteur Bertod et quelques camarades continuent, deux ans après la Libération, une épuration qu'ils pensent juste. Ils s'attaquent aux profiteurs, aux trafiquants, aux joueurs du double jeu. Jusqu'à ce que la mort de M. d'Essartaut, survenue au cours d'une expédition punitive, disperse le petit groupe, ces êtres assoiffés de pureté et de justice sont amenés à pratiquer le terrorisme et à commettre des meurtres, tout en se demandant amèrement si le monde contre lequel ils ont combattu n'était pas d'essence plus noble qu'une odieuse démocratie où le mythe de la Liberté ne sert que les puissants, les habiles et les crapules.

Passionnant document sur un moment d'histoire trouble et peu visité, ce roman est dans le même mouvement profondément humain.

Nouvelle édition, présentée par Stéfanie Delestré et Hervé Delouche

19,00 €
Parution : Janvier 2020
320 pages
ISBN : 978-2-0728-7047-7
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Extrait

Le gardien à la triste moustache tendit le porte-plume à Laurent et celui-ci donna sa signature sous les mots « Lu et approuvé ».
Ça sentait la poussière et le moisi, et puis aussi la soupe aux poireaux. Par une fenêtre le soleil entrait, plaquant l’ombre d’une grille sur le bureau du gardien-chef.
— T’es content de nous quitter? demanda un homme à képi sale.
— Tu parles ! dit Laurent.
— Sacré 34! fit le gardien-chef dans sa moustache. Tiens, voilà tes affaires ! Pour ton pécule, tu passeras chez le percepteur avec ce papier. Compris ?
— Compris!
— Qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?
— Respirer ! dit Laurent.
— Sacré 34 ! Bonne chance, mon gars !... Je ne te dis pas : au revoir, pas vrai !...
Et de glousser un petit coup, suivi en cadence par le gardien et le sous-gardien de service qui ne rataient jamais une occasion de flatter le chef.
— Par ici ! fit l’homme au képi sale en prenant le bras de Laurent.
Ils passèrent une grille et suivirent un couloir sonore qui menait à la grande porte.
— Ah! Ah! disait leg ardien. C’est une sacrée minute; pas vrai ?
— Oui! dit Laurent. Vingt-deux mois sans femme! Vingt-deux mois de ma jeunesse dans cette taule!... Et tout ça à cause d’un abruti qui...
— Ça va! dit le gardien. Ne te fatigue plus maintenant ; tu as payé !
Il ouvrit une petite porte dans la grande.
— T’as de la veine ; il fait soleil, ce matin !
Laurent regardait le ciel. Il n’était pas ému ; seulement un peu content.
— Avec mon pécule... commença-t-il.
Mais il se jugeait déjà bien supérieur à un gardien de prison. Il lui dit : « Salut ! » et ne serra pas la main qu’on lui tendait.
Il fit quelques pas, et il sentit le soleil de neuf heures du matin qui lui mettait une pointe de chaleur sur le front. Il ne pensait à rien ; il était content. Au bout d’une vingtaine de mètres il traversa la rue et se retourna pour voir la prison. C’était laid et triste, et lui était content.
Personne dans la rue; juste un petit vieux avec une écharpe jaune, qui avait l’air de se promener.
Laurent qui se sentait un libre citoyen eut l’envie d’aller lui demander s’il y avait une maison à femmes à Rocheguindeau, sous-préfecture de troisième classe. Mais la civilité lui revenait à l’esprit comme une chose apprise ; il se contenta de demander la boutique du percepteur. 14

Interrogé, le petit vieux lui donna l’adresse avec une grande courtoisie, puis il lui demanda s’il sortait de prison. — Si on vous pose la question, dit Laurent, vous pourrez toujours répondre qu’il fait beau !
— Une question, dit rêveusement le bonhomme, a toujours l’aspect d’un crochet de boucherie. Pourquoi faut-il qu’elle ait sa charge de cadavre?... Pourquoi appelle-t-elle des cris d’écorché ?
— Vous en êtes un autre, dit Laurent en saluant.
Sous le bon soleil du matin qui réchauffait les gros pavés de la sous-préfecture, il alla jusqu’à la rue Basse où gîtait le percepteur.
Ça sentait la prison, ce rez-de-chaussée poussiéreux, avec un guichet et un grillage surmonté du mot Caisse. Sur-le-champ, Laurent décida que jamais il ne serait fonctionnaire. A-t-on idée, lorsqu’on est un homme libre, de choisir un métier tel que percepteur ou gardien de prison ?
L’employé, qui devait avoir vu le cachet de l’établissement pénitentiaire, lui poussa ses billets d’un doigt méprisant.
— Est-ce qu’il y a un bourdeau par ici? demanda Laurent.
— C’est à moi que vous parlez? fit le fonctionnaire en blêmissant et en le toisant.
Laurent essaya de rire. Il était content, lui.
— Vingt-deux mois sans femme! dit-il. Vous vousrendez compte ?...
— Je n’ai pas de temps à perdre! fit l’autre en claquant la petite lucarne grillagée derrière laquelle il passait la moitié de sa vie.

Laurent retourna du côté du soleil. Sur le pas de la porte il se gonfla d’air et se mit à siffloter. Il se sentait fier et fort et avait des envies d’interpeller tout le monde, gentiment.
Une boutique de chapelier était un peu plus loin, avec le nom du commerçant en hautes lettres de bois peint. Il s’appelait Duraup. Laurent eut l’envie puérile d’entrer et de dire : Bonjour, monsieur Duraup !...
Du caniveau montait une odeur croupie et le trottoir inégal portait par endroits des plaques de fonte qui cachaient un rudimentaire tout-au-ruisseau. C’était la vraie province à gros pavés, arriérée, délavée, et nauséabonde par secteurs alternés.
— Adieu, Rocheguindeau! murmurait Laurent. Adieu, sous-préfecture ! Et crèvent tes habitants qui n’aiment ni l’eau, ni le soleil !
L’avenue de la Gare était proche, en perspective morne, bordée de platanes squelettiques et trop fort émondés. Un lourd camion à chaîne qui portait du bois y répandait son lent bruit d’écrasement. Par une fenêtre minuscule, une femme à dure mâchoire regardait l’unique passant sans baisser les yeux.
— Salut ! lui fit Laurent.
Ça sentait maintenant le chèvrefeuille et même l’herbe brûlée en approchant de la gare. La journée s’annonçait chaude. À l’intérieur du bâtiment, des grosses mouches volaient. C’était le calme absolu et au-dessus du guichet fermé un écriteau manuscrit indiquait l’heure des trains :
Venant de Paris, 16 h 35, Allant à Paris, 17 h 18.
Des affiches en couleurs montraient Rocamadour, Locronan et l’aiguille du Brévent ; des colis étaient entassés derrière un comptoir bas; mais Laurent eut beau demander deux fois : « Y a quelqu’un ? », personne ne se montra.
Il ressortit, déçu, ayant pris soin de noter « 17 h 18 » sur un bout de carton qui traînait dans sa poche. Il n’était que 9 h 20. Qu’allait-il faire pour tuer ces huit heures ?
Du crottin de cheval, sur la place de la gare, attirait les grosses mouches et répandait une forte odeur. De l’autre côté, le Café de la Gare minable et décoloré attendait l’heure des trains pour se réveiller.
Laurent y entra et fut d’abord un peu suffoqué par une odeur de vieille vinasse et de serpillière mal rincée. Il se vit dans une glace au tain rongé et se trouva mauvaise mine.
— M’sieu ! vint lui dire une petite femme basse, enceinte de huit mois, pas peignée et sans mollets.
— Vous avez du vin blanc ?
— Du rouge ! dit la femme. Vous voulez un canon ? — J’ai soif ! dit Laurent, engageant.
La femme le regarda, méfiante, et disparut dans un bruit claqué de sandalettes. Des mouches, les mêmes que celles de la gare et du crottin, pompaient les tables mal essuyées. Un tableau pendait, avec l’horaire des cars. Une affiche verte indiquait un grand bal à la salle des fêtes, à l’occasion de la Saint-Jean.
Laurent s’était assis et regardait par la porte. Tout près, sans les voir, on entendait glousser des poules. La femme revint, posa un verre sur la table et le remplit sans dire un mot.
— Beau temps ! dit Laurent.
— On a eu assez de pluie ! dit la femme.
— Le train de Paris est bien à 17h18?
— Celui qui en vient c’est à quatre heures et demie, dit la femme. Celui qui y va, c’est à cinq heures et quart ! Laurent voulait parler.
— Et vous ne savez pas à quelle heure on arrive ?
— Demain matin ! dit la femme.
— À la bonne mienne ! dit Laurent.
Il but une gorgée, voulut reprendre la conversation, mais la femme avait disparu. Alors il se dit : ce que je vais me barber !... Huit heures à attendre le train !... Et puis à la réflexion il se demanda : Et après ?
Au fond, qu’allait-il faire à Paris où il n’avait plus d’attaches, où il avait une réputation à remonter, des copains vagues à retrouver et des petits comptes à régler... Il y avait maintenant près de deux ans que le drame s’était joué, à l’auberge Cosset. Deux années de détention, y compris le court passage aux assises, le jugement, la légitime défense mal reconnue, les bons antécédents, les larges circonstances atténuantes...

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