En marche !

Conte philosophique
Auteur : Benoît Duteurtre
Editeur : Gallimard
Sélection Rue des Livres

Thomas, un jeune député curieux et constructif, entreprend un voyage en Rugénie. Ce pays, récemment réformé, est devenu la vitrine du meilleur des mondes possibles : cités sans voitures, restaurants végétariens ou championnats de la Diversité. D’abord enchanté, Thomas s’étonne à mesure qu’il découvre l’envers de ce décor idéal…
Avec cette fable à l’ironie féroce, Benoît Duteurtre réussit le pari de nous faire rire de notre époque.

7,50 €
Parution : Février 2020
Format: Poche
240 pages
Collection: Folio
ISBN : 978-2-0728-7345-4
Fiche consultée 50 fois

Extrait

Prologue éco-responsable
Quand Hans et Maria avaient compris que leur ferme et leurs huit vaches représentaient un fléau pour l’humanité, ils étaient restés quelques instants ahuris. Devant eux, le responsable du BCGES (Bureau de contrôle des gaz à effets de serre) et un scientifique emmailloté dans une combinaison en plastique blanc venaient de rendre en anglais leur verdict: les flatulences bovines produites par cette petite exploitation représentaient quotidiennement (en méthane) des émanations équivalant à celles de trois automobiles (en CO2). Hans, la tête rougeaude, écarquillait les yeux et Maria, sa femme, demandait :
— Est-ce qu’on a fait quelque chose de mal ?
Heureusement le troisième homme, un envoyé du ministère de l’Agriculture rugène, s’efforçait de les rassurer. Phrase après phrase, il traduisait les explications des experts en langue locale sur un ton protecteur et plein de conviction. Une équipe de télévision filmait leurs échanges et permettait d’apercevoir, en arrière-plan, les travées de l’étable où huit vaches s’alignaient sous les poutres en bois. L’une d’elles venait de lever la queue pour déverser un puissant jet d’urine, et l’opérateur crut bon d’effectuer un zoom pour montrer aux téléspectateurs combien la pollution était à l’œuvre dans cet élevage de moyenne montagne.
— Quand même, je ne comprends pas, renchérit le fermier.
Affublé d’un chapeau traditionnel et d’une lourde veste tachée par la terre, il refusait d’entendre la réalité et se défendait dans son sabir paysan que l’envoyé du ministère traduisait simultanément pour les deux experts :
— Je ne comprends pas. On a toujours élevé nos bêtes comme ça, par ici, et on est jamais tombés malades.
Le responsable du BCGES, dans son costume impeccable, rectifia :
— Non, monsieur Schweitzk, vous n’êtes pas malades et vous n’avez rien fait d’illégal. Mais la planète est malade, et vous aggravez sa maladie, sans le vouloir; c’est pourquoi elle va si mal. Chaque jour, le méthane s’accumule dans l’atmosphère et met la survie de notre espèce en danger...
La fermière poussa une sorte de beuglement : — Et vous dites que c’est la faute à nos bêtes ! La caméra scruta de nouveau les grosses vaches de Rugénie, reconnaissables à leur pelage roux.
Elles-mêmes, relevant la tête de leur mangeoire, se tournaient parfois et tentaient de comprendre pourquoi ces gens s’agitaient ; mais leurs queues battant les mouches laissaient imaginer la quantité de germes et de bactéries accumulés dans cet enclos. Pour calmer les esprits, l’émissaire gouvernemental reprit la parole :
— Vos vaches ne sont pas plus responsables que les autres, monsieur et madame Schweitzk. C’est l’ensemble des exploitations qui ont chacune leur part de responsabilité, et c’est l’atmosphère qui trinque.
Puis, comme pour faire retomber la tension, il énonça sur un ton lyrique :
— C’est pourquoi le ministère de l’Agriculture rugène, dans le cadre de la candidature à l’Union, a mis en œuvre ce programme pilote auquel nous vous proposons d’adhérer.
Derrière lui, le responsable du BCGES approuvait gravement, tandis que le cosmonaute examinait une sorte de compteur Geiger conçu pour mesurer l’intensité du méthane bovin. Particulièrement difficile à convaincre, Maria en vint alors à la question qui la préoccupait :
— Et ça va nous rapporter quoi ?
— Ne pensez pas comme ça, madame Schweitzk, s’offusqua l’envoyé du ministère. Ce qui compte aujourd’hui, c’est de promouvoir une agriculture res-pon-sable ! Je puis toutefois vous garantir que ça ne vous coûtera rien... car vous figurerez parmi les premiers agriculteurs à rejoindre ce programme.
Sur un ton péremptoire, il ajouta :
— Vous avez besoin d’une exploitation durable !
— Ça fait pourtant un moment qu’elle dure, répliqua le fermier.
D’un geste il désigna cette masure de bois, de terre et de pierre, où le grenier à foin et la chaleur des vaches assuraient la chaleur de la maison, tandis que le fumier fertilisait les cultures alentour. Les choses, toutefois, n’étaient pas si simples pour le fonctionnaire gouvernemental que rien ne détournait de son effort de persuasion :
— Peut-être... Mais, si vous ne signez pas, cela vous coûtera une fortune de vous mettre aux nouvelles normes et vous serez contraint de fermer boutique.
Comme s’il recherchait des arguments supplémentaires, il se tourna encore vers le représentant du BCGES, qui précisa en anglais :
— Expliquez-lui que nous allons remplacer son étable traditionnelle par un laboratoire hors sol équipé pour la traite automatique, mais aussi pour la récupération des flatulences, sans négliger les rots bovins qui sont extrêmement nuisibles, ça on ne le sait pas toujours.
Les deux paysans écarquillaient à nouveau les yeux, cependant que le fonctionnaire traduisait. — Les différentes fermes de la commune seront reliées à une petite centrale qui transformera en électricité cette énergie 100% naturelle – représentant l’équivalent de la consommation d’une maison, notamment pour l’éclairage...
L’homme en tenue de cosmonaute s’empressa d’ajouter :
— Et pour certains appareils électroménagers.
Leurs regards scrutaient à présent le couple de paysans, comme pour souligner l’importance de cette offre et des perspectives qu’elle ouvrait. La fermière, seule, en restait à son idée fixe :
— On touchera combien ?
— Madame, nous prenons déjà en charge l’ensemble des coûts d’investissement qui est énorme. Mais songez que votre ferme obtiendra le label « exploitation éco-responsable », un titre de fierté et une garantie pour l’avenir.
Hans écoutait, perplexe, sous l’objectif de la caméra ; puis il dévisagea sa femme avant de conclure en patois – traduit dans le reportage par un sous-titre :
— Si nos vaches font tourner la machine à laver, on y gagnera quand même quelque chose !

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