Tue-moi

Auteur : Lawrence Block
Editeur : Gallimard

Nicholas Edwards vit avec sa femme et sa fille à La Nouvelle-Orléans où il rénove et revend des maisons dévastées par le passage de l’ouragan Katrina. Entre sa famille et sa collection de timbres, il oublie peu à peu son ancienne vie. Alors que ses affaires périclitent, un nouvel ouragan survient sous la forme d’un coup de téléphone de son ancien agent, Dot, qui lui propose de reprendre du service et de redevenir l’homme qu’il fut : Keller, le tueur à gages. De New York aux Caraïbes, en passant par Cheyenne, Keller reprend du service et enchaîne les contrats en y mettant tout son savoir-faire. Du grand art.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Sébastien Raizer
8,50 €
Parution : Janvier 2020
Format: Poche
400 pages
Collection: Folio policier
ISBN : 978-2-0728-8409-2
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Extrait

Le jeune homme, qui ressemblait à une chouette même sans ses lunettes rondes, déplia une feuille et la plaça devant Keller, sur le comptoir. « Le certificat d’expertise du Obock J1, dit-il. Signé par Bloch et Mueller. »
Il avait l’air d’un fan des Red Sox invoquant le saint nom de Ted Williams, et Keller le comprenait. Herbert Bloch et Edwin Mueller étaient des philatélistes de légende, et leur confirmation que ce timbre était une version authentique du premier timbre-poste Obock, désigné J1 dans le catalogue Scott, était suffisante pour dissiper le moindre doute.
Keller examina le timbre, d’abord à l’œil nu, puis à l’aide de la loupe qu’il sortit de sa poche de poitrine. Le certificat comportait une photo du timbre, qu’il étudia également, avec et sans la loupe. Bloch et Mueller avaient attesté son authenticité en 1960, donc le certificat datait de près d’un demi-siècle et était lui-même une pièce de collection.
Pourtant, certains experts allaient parfois un peu vite en besogne et il leur arrivait de commettre des erreurs. De temps en temps, quelqu’un substituait une copie à un timbre expertisé. Keller prit donc un autre instrument, cette fois dans la poche intérieure de sa veste. Cela ressemblait à un rectangle de métal plat qui permettait de compter le nombre de perforations par centimètre. L’Obock J1 était imperforé, ce qui rendait cet examen caduc, mais le compte-fils faisait également office de microrègle, calibrée en pouces d’un côté et en millimètres de l’autre. Keller s’en servit pour vérifier la taille de la surimpression du timbre.
Cette surimpression, tamponnée manuellement sur les timbres destinés aux colonies françaises et faisant partie intégrante de l’objet, contenait le nom de l’endroit – Obock – en lettres capitales noires. Sur le timbre original, elle mesurait 12,5 millimètres sur 3,75. Sur le second tirage, dont Keller possédait une copie dans sa collection, ces dimensions étaient plus petites d’un demi-millimètre.
Il mesura donc la surimpression de ce timbre et tomba d’accord avec les conclusions de messieurs Bloch et Mueller. Il s’agissait d’un article authentique, d’une pièce originale. Tout ce qu’il lui restait à faire pour rentrer chez lui avec ce timbre, c’était de surenchérir sur tous les autres collectionneurs intéressés. Et il pouvait se le permettre sans grever son budget ni piocher dans ses économies.
Mais d’abord, il avait quelqu’un à tuer.
La branche de Whistler & Welles basée à Dallas organisait des ventes aux enchères toute l’année. Selon les périodes, ils vendaient des pièces de monnaie, des livres, des autographes, des trophées sportifs, mais les deux associés avaient démarré leur carrière en tant que vendeurs de timbres, et la philatélie demeurait la partie la plus importante de leurs affaires. Cela faisait longtemps que Keller souhaitait assister à leur vente de l’équinoxe de printemps, qui avait lieu le troisième week-end de mars à l’hôtel Lombardy. Mais il y avait toujours eu quelque chose pour l’en empêcher. Cela faisait des années qu’il annotait les différents exemplaires de leur catalogue. Il avait même envoyé des offres d’enchères par courrier, sans succès. Une fois, il avait réservé une chambre d’hôtel et acheté un billet d’avion, mais un événement ou un autre était survenu, l’obligeant à annuler.
Il vivait à New York lorsqu’il s’était inscrit sur la liste de diffusion de Whistler & Welles. À présent, il vivait à La Nouvelle-Orléans. C’est sur une pierre tombale qu’il avait trouvé le nouveau nom qu’il avait fourni à leur fichier d’adresses. Il s’appelait désormais Nicholas Edwards. C’était ce qui figurait sur son passeport ainsi que sur toutes les cartes rangées dans son portefeuille. Il vivait dans une grande et vieille maison de Lower Garden District, il avait une femme et une petite fille en bas âge et était l’un des deux associés d’une entreprise de construction spécialisée dans l’achat et la rénovation de propriétés sinistrées.
L’année précédente, il avait parcouru d’un œil envieux le catalogue de Whistler & Welles. Dallas était bien plus proche de La Nouvelle-Orléans que de New York, mais Donny Wallings et lui travaillaient vingt-quatre heures par jour et sept jours par semaine pour boucler tout ce qu’ils avaient à faire.
Mais ça, c’était un an plus tôt, avant l’effondrement du marché des prêts hypothécaires à risque et de tout ce qui en dépendait. Les crédits s’étaient asséchés, les maisons ne se vendaient plus, et ils étaient passés de beaucoup trop de travail à quasiment pas de travail du tout.
Du coup, il avait du temps devant lui. Quelques jours à Dallas? Bien sûr, pourquoi pas? Il pouvait même se permettre de faire l’aller-retour en voiture.
De nombreux autres timbres étaient proposés à la vente et il les aurait volontiers ajoutés à sa collection, avec l’Obock J1 en tête de liste.
Sauf que maintenant, il n’en avait plus les moyens.
Le Lombardy, un vieil établissement indépendant qui essayait de survivre dans un monde de chaînes hôtelières modernes, commençait à accuser le poids des ans. La moquette de la chambre de Keller n’était pas encore usée jusqu’à la corde, mais elle était bonne à changer. Le sofa du hall d’entrée était avachi et les lambris de l’un des ascenseurs avaient besoin d’une bonne réfection. Rien de tout cela ne gênait Keller, qui trouvait même plutôt rassurants les vestiges de cette époque glorieuse. Quel meilleur endroit pour des hommes d’un certain âge venus se disputer des petits morceaux de papier qui avaient fait leur devoir en acheminant le courrier avant même leur naissance à tous?
Pour les trois jours que durait la vente, qui devait commencer dès 9 heures le vendredi matin, Whistler & Welles avaient réservé une vaste salle de conférences dans l’entresol. La Nouvelle-Orléans et Dallas étaient distantes d’un peu plus de 750 kilomètres, et Keller fit la route la majeure partie du mercredi, s’arrêtant pour la nuit dans un modeste motel situé près d’une sortie de l’Interstate. Le jeudi, un peu après midi, il s’enregistra dans sa chambre du Lombardy et, à 13 heures, il signa du nom de Nicholas Edwards sur le registre des enchérisseurs avant de se diriger vers la longue table où étaient exposés les lots mis en vente.
À 14 heures 30, il avait observé tous les objets qui l’intéressaient et avait inscrit des notes sibyllines dans son catalogue de ventes aux enchères. Chaque lot était illustré d’une photographie en couleurs. Ce n’était donc pas une nécessité absolue de leur accorder une étude approfondie, bien que parfois cela permette de remarquer quelque détail passé inaperçu sur la photo du catalogue. Certains timbres vous attiraient tandis que d’autres vous repoussaient, et cela n’avait sans doute pas grand sens, mais cette passion tout entière était plus que farfelue. Dépenser une fortune pour des petits bouts de papier imprimés ? Les manipuler avec des pincettes pour les ranger soigneusement dans des albums? Pourquoi donc se donner tout ce mal, bon sang ?
Cela faisait longtemps que Keller s’était résolu à accepter l’absurdité fondamentale de ce passe-temps, et cela ne lui posait plus le moindre souci. Il était un collectionneur de timbres qui tirait énormément de plaisir de ses recherches, et c’était tout ce qui comptait. En y réfléchissant, toutes les activités humaines étaient insensées et ridicules. Le golf ? Le ski ? Le sexe ?

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