L'usurpateur

L'usurpateur

Une enquête de William Wisting
Auteur : Jørn Lier Horst
Editeur : Gallimard

Dans la petite ville de Larvik, à deux pas de la maison de l’inspecteur Wisting, un homme mort depuis quatre mois est retrouvé chez lui, devant sa télé allumée. La fille de l’enquêteur, Line, décide d’écrire un article sur ce voisin disparu dans l’indifférence générale en pleine période des fêtes. Pendant ce temps, Wisting apprend la découverte d’un autre cadavre dans une forêt de sapins avec, dans la poche, un papier portant les empreintes d’un tueur en série recherché par le FBI. À quelques jours de Noël, par moins quinze et sous la neige, s’engage une des plus incroyables chasses à l’homme que la Norvège ait connues...

Né en 1970, Jørn Lier Horst est un ancien officier de police. Les enquêtes de William Wisting, traduites en vingt-six langues, ont fait de lui un des auteurs les plus populaires de Scandinavie, avec plus de deux millions et demi de livres vendus et de nombreux prix à la clé (le Glass Key, le Riverton Prize, le Martin Beck Award ou encore le Swedish Academy of Crime Writers Award). Une adaptation est en cours, par les producteurs de Millénium et de la série TV Wallander.

Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier
8,50 €
Parution : 6 Février 2020
Format: Poche
448 pages
Collection: Folio policier
ISBN : 978-2-0728-8424-5
Fiche consultée 22 fois

Extrait

Assis dans son fauteuil, l’homme mort était totalement desséché. Il avait les lèvres lacérées. Ses dents découvertes étaient jaunies, noircies, son crâne parsemé çà et là de touffes de cheveux poussiéreux, sans vie. Des os pâles luisaient sous la peau de son visage. Ses doigts étaient rabougris, noirs, gercés.
William Wisting passa en revue les autres photos qu’avait prises l’agent de la police technique et scientifique. L’homme n’avait pas été très grand de son vivant, mais la rétractation des tissus et la putréfaction aidant, son corps paraissait encore plus petit.
Le dossier était intitulé Viggo Hansen. Les photos présentaient l’homme sous différents angles. Il examina les diverses images de ce corps presque momifié. D’ordinaire, les dossiers photographiques le laissaient de marbre. Accoutumé à la mort, il avait développé une capacité à se distancier des impressions visuelles. Plus de trente années dans la police lui avaient fait voir tant de cadavres qu’il ne les comptait plus. Mais ce cas-ci était différent. Non seulement parce qu’il n’avait jamais rien vu de semblable, mais parce qu’il connaissait l’homme dans le fauteuil. Ils étaient quasiment voisins. Viggo Hansen habitait dans le virage, trois maisons plus loin, où il était resté mort pendant quatre mois, sans que Wisting ou un quelconque voisin ne s’inquiète pour lui.
Il s’arrêta sur une vue générale du salon, prise de la cuisine. Dos tourné au photographe, l’homme était devant sa télé. Le poste était allumé, car il l’était toujours quand la patrouille de police avait forcé la porte d’entrée.
L’ameublement était spartiate. Outre la console de télévision et le fauteuil qu’occupait l’homme, Wisting voyait une table basse rectangulaire, un second fauteuil et un canapé avec des coussins et un plaid. Contre un mur, un rangement composé d’étagères et de placards dans la section inférieure. Des rideaux gris fermés au bout de la pièce. Un lampadaire avec un abat-jour à franges ponctué de brûlures à droite du téléviseur. Trois paysages aux murs. Un hebdomadaire et une télécommande sur la table basse, à côté d’un verre et d’une assiette contenant les restes d’une nourriture indéfinissable. Sinon, le salon était en ordre.
Aucun signe de lutte. Rien qui porte à croire que cette personne seule avait reçu la visite d’indésirables au cours de ses dernières heures. Aucune raison de suspecter un acte criminel. Mais les circonstances du décès imposaient l’ouverture d’une enquête et Espen Mortensen avait donc fait ce travail soigné, sans toutefois aller au-delà des procédures de routine.
Le cliché suivant était un plan rapproché du magazine sur la table basse. Il était ouvert sur les programmes télé du jeudi 11 août.
Wisting leva les yeux et regarda par la fenêtre la neige mouillée et lourde qui tombait dru. Le calendrier indiquait vendredi 9 décembre. Viggo Hansen aurait pu rester ainsi encore plus longtemps s’il n’y avait pas eu une facture d’électricité impayée. Après plusieurs lettres de rappel et mise en demeure de la régler sous peine de coupure, la compagnie avait envoyé un employé à son adresse. Le hasard seul avait fait que ce dernier s’était donné le mal de regarder d’un peu plus près et il avait aperçu Viggo Hansen par une fente entre les rideaux.
Sur la page des programmes télévisés, des horaires entourés et cochés indiquaient les émissions que Viggo Hansen avait manifestement prévu de regarder. L’une d’elles passait sur Discovery Channel et s’intitulait The FBI files. Wisting connaissait cette série, il s’agissait de la reconstitution de certaines des plus grandes affaires du FBI.
Il passa à la photo suivante. Le visage du défunt. Bouffi et sombre, avec des lacérations là où la peau s’était déchirée. Dentition visible jusqu’aux molaires. Restes de la langue formant une boule bleu-noir. Orbites grandes et creuses semblant regarder dans le vide, droit devant.
Il remit les clichés dans le dossier, se leva et alla à la fenêtre. Le jour déclinait. Un crépuscule de plomb. Il aurait dû rentrer chez lui, mais n’avait rien auprès de quoi rentrer, à part sa télé.
Dans l’arrière-cour, une voiture de patrouille sortait du garage. Ses roues patinèrent dans la neige avant d’accrocher. Les flocons qui tombaient reflétaient la lumière du gyrophare comme de petites étincelles bleues.
Wisting retourna à pas lents vers son bureau; il observa le mince dossier. Viggo Hansen n’avait pas de famille, pas d’amis, pas de proches. Il avait fini sa vie aussi seul qu’il l’avait vécue.
Wisting voulait repousser le dossier vers la pile d’affaires à classer, mais quelque chose le retenait. Il ne savait pas quoi. Rien dans son expérience ou son intuition ne lui donnait de quelconque indication qu’il fallait considérer l’affaire autrement que comme achevée. L’enquête s’était essentiellement résumée à l’identification du défunt. Il n’avait aucune famille avec qui on aurait pu comparer son profil génétique, mais l’analyse des échantillons de référence prélevés sur une brosse à dents et sur un peigne trouvé dans la poche arrière d’un pantalon suspendu au dossier d’un fauteuil, dans la chambre à coucher, était sans équivoque. Le défunt était l’homme qui avait vécu dans la maison : Viggo Hansen, 61 ans.
Le médecin légiste avait été surpris du bon état de conservation du corps. En vertu d’une hygrométrie faible associée à une température basse et une quasiétanchéité de la pièce, dont toutes les portes, fenêtres et grilles d’aération étaient fermées, Viggo Hansen s’était desséché comme une momie, lentement mais sûrement, au lieu de pourrir et de se décomposer. Mais il n’en avait pas moins été impossible de déterminer la date du décès. L’acte de décès indiquait simplement mort subite.
L’ordinateur émit un signal, et un carré rouge apparut sur l’écran. Message urgent du centre de commandement. Wisting plissa les yeux. Six mots : corps découvert au domaine de Halle.
Il posa le dossier Hansen au sommet de la pile d’affaires à archiver et cliqua sur le message.

Informations sur le livre