Les Divinités

Auteur : Parker Bilal
Editeur : Gallimard

Howard Thwaite, promoteur immobilier arrogant et influent, a lancé à Battersea, face à la Tamise, la construction d'un complexe d'appartements de luxe.
À l'aube, arrivé sur le site avant l'embauche des travailleurs clandestins, le gardien kurde découvre au fond d'une vaste excavation deux corps ensevelis sous un monceau de pierres. L'épouse du promoteur et un collectionneur d'art, citoyen français d'origine japonaise, sont identifiés.
Le sergent Khal Drake, musulman, enquête, flanqué contre son gré d'une psychologue anglo-iranienne, Ray Crane. Ni l'un ni l'autre ne sont blancs.
Crane songe à la lapidation, châtiment prévu par la charia. Drake lorgne du côté de la cité multiraciale de Freetown et de l'incendie d'une mosquée jadis synagogue.
Sur fond de tensions communautaires et d'argent nouveau venu d'ailleurs, Bilal dresse le portrait cinglant d'une société anglaise divisée, aux repères traditionnels brouillés.

Traduction : Philippe Loubat-Delranc
19,00 €
Parution : 11 Février 2021
464 pages
Collection: Série noire
ISBN : 978-2-0728-8831-1
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Extrait

Khal Drake chancela, s’efforçant de contrôler le jet d’urine qu’il orientait vers un coin sombre, s’appuyant d’une main contre le mur pour garder l’équilibre. Son crâne le lançait, son estomac le brûlait. Il était plus de 4 heures du matin au terme d’une longue nuit de beuverie.
Quand il en eut terminé, il regagna sa vieille BMW série 3 et récupéra le gobelet de café qu’il avait posé sur le toit de la voiture. Le polystyrène dégageait une odeur chimique, son contenu était noyé d’eau. N’empêche, à cet instant précis, il trouva qu’il n’en avait jamais bu de meilleur. Par la vitre baissée, il jeta son bonnet de laine sur le siège passager, reposa le café là où il l’avait pris et mordit dans son burger. La graisse collait au papier. Agrémenté d’oignons frits et de la classique tranche de fromage fondu, c’était le genre d’aliment qu’il valait mieux manger sans trop se poser de questions. Il inspira à fond avant d’attaquer. Voilà qui ne devait rien avoir à envier au plat du jour d’un des restaurants gays de Park Lane. Cela dit, il n’aurait jamais l’occasion d’aller le vérifier.
Les grêlons s’étant dilués sous la pluie, une fine pellicule verglacée rendait les rues glissantes. Drake voyait son souffle former de petits nuages de buée. Soirée poker. Les parties du jeudi étaient un rendez-vous régulier organisé par un ancien camarade de l’armée. Il consulta sa montre, se concentra sur le cadran. Où se trouvait-il au juste ? Un peu après High Road, dans Balham. Ça ne valait même plus la peine de rentrer. Il ferait aussi bien de retourner directement au poste de Raven Hill et dormir un peu sur la banquette arrière avant d’aller travailler. La perspective de ce qui l’attendait ne réussit qu’à lui saper le moral. Il prit une autre bouchée qu’il fit descendre avec une gorgée de café brûlant.
Un cri retentit derrière lui. Tournant la tête, Drake aperçut une femme sur l’aire éclairée de la station-service Texaco. À côté d’une Audi A3 gris métallisé. Beau modèle. La femme non plus n’était pas mal. Classe. Elle semblait scintiller sous la froideur de la lumière artificielle. Dieu seul savait ce qu’elle pouvait bien fabriquer là de si bonne heure. Sa voiture et sa tenue évoquaient une cadre supérieure, genre agent immobilier en route vers son premier rendez-vous de la journée. Ou alors, une pute de luxe qui rentrait chez elle après s’être fait un client plein aux as.
Ces associations d’idées traversèrent l’esprit de Drake en une fraction de seconde. Il mastiqua moins vite, suivant des yeux le scooter qui fonçait vers lui. Le gars qui s’accrochait au guidon portait une cagoule. En dépit de l’obscurité, le passager assis en croupe avait mis des Ray-Ban, sans doute volées à voir comme elles glissaient sur son nez. C’était lui qui tenait le téléphone de la femme. En sortant de la station-service, le conducteur du scooter se trouva face à deux possibilités. À gauche ou à droite. Il fit le mauvais choix.
Une poubelle roulante au couvercle rabattu se trouvait au bord de la chaussée. Drake avança d’un pas, puis, pirouettant tel un danseur qui ferait voler sa partenaire dans les airs, il la catapulta, son projectile prenant de la vitesse avant d’atteindre sa cible.
La poubelle torpilla la roue avant du scooter, l’atteignant sur le côté et le faisant tomber avec ses passagers. Le moteur émit un râle de protestation. Drake fonça. Il voyait à présent que ce n’étaient que des ados. Ray-Ban, étalé sur le dos, haletait. Il suivit des yeux les gestes de Drake quand celui-ci l’enjamba pour ramasser le téléphone, et se démena pour se remettre debout.
— Bouge pas, ordonna Drake.
Le gamin se le tint pour dit.
Le conducteur s’était blessé au bras. À genoux, il braillait,
serrant son coude contre lui. Quand il vit arriver Drake, il voulut se relever mais ne parvint qu’à se redresser à demi. Un couteau à cran d’arrêt surgit de la poche intérieure de son bomber. Il s’ouvrit sur un déclic mécanique, sonore, dépliant une lame courte, de mauvais augure.
— Joue pas à ça.
En grommelant, le jeune parvint à se mettre debout et se rua sur lui.
Drake était en moins bonne condition physique qu’à l’armée. Vie tranquille et excès de table avaient uni leurs efforts pour amorcer son déclin physique, mais il savait encore se battre. Il chargea lui aussi, parant le coup trop tiède de son adversaire et se servant de son élan pour le faire tomber à la renverse. Le motard atterrit lourdement sur le dos, ce qui lui coupa le souffle. Il tenait encore le couteau dans sa main. Drake planta la semelle de sa ranger sur le poignet du gars qui hurla de douleur. Des cliquetis ricochèrent sur le sol quand Drake éloigna le couteau d’un coup de pied.
— C’est illégal d’agresser un officier de police.
— T’as dit quoi, là ? Alors, c’est un cas de violence policière !
— Dégage, balança Drake.
Quand il se retourna, la femme courait vers lui. De près, elle était plus âgée qu’il ne l’avait cru. Elle avait dû se donner du mal, quelques heures plus tôt, pour paraître plus jeune mais, l’aube approchant, la magie n’opérait plus.
— Oh, mon Dieu, comment puis-je vous remercier ? Elle fouillait dans son sac.
— S’il vous plaît, acceptez-le.
Drake lorgna le billet de cinquante livres qu’elle lui ten-
dait. Son premier réflexe fut de le refuser. Mais un je-ne-sais-quoi se dégageait d’elle, de sa manière de le dévisager. Pas une call-girl. Elle avait plus peur de lui que des voleurs qui venaient de la détrousser. Il suffisait de la voir manœuvrer pour garder ses distances, comme si elle craignait qu’il soit contagieux. Il cueillit le billet qu’elle tenait entre ses doigts, puis tourna la tête. Les deux petites frappes déguerpissaient, redressant leur scooter avant de le pousser pour le faire redémarrer.
— Nous devrions appeler la police, non ?
— Perte de temps, répondit Drake. Aucune charge ne serait retenue contre eux.
Elle le dévisagea d’un air curieux et suivit sa main du regard quand il glissa le billet dans sa poche comme si elle envisageait d’exiger qu’il le lui rende.
— Bonne journée ! cria-t-il par-dessus son épaule.
Le café, qui avait refroidi, lui fit penser à du liquide vaisselle. Il le but tout de même. Son crâne l’élançait toujours. Le burger s’était figé en une masse innommable. Il le remit dans sa boîte et chercha où le jeter.
Au bruit d’un hélicoptère, son corps se crispa malgré lui. Il leva la tête vers le rayon lumineux du projecteur qui approchait. Le mugissement des sirènes de police venait vers lui quand, soudain, dans sa poche, son téléphone vibra.

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