Aussi riche que le roi

Auteur : Abigail Assor
Editeur : Gallimard

« Il y avait l’odeur des brochettes, les gars des tables Coca-Cola qui la sifflaient : t’es belle petite, le bruit sur le terrain d’en face avec les chants du Raja, l’équipe de foot de Casa ; il y avait le vent frais de janvier, le tintement des canettes qui s’entrechoquaient, les insultes, les crachats ; et il y avait Driss, là, sur le côté. Elle le voyait, géant sur ses jambes courtes, une main tranquille sur l’épaule du flic, et l’autre fouillant sa poche pour lui glisser un petit billet de cent, sa bouche lançant quelques blagues entendues, un clin d’œil de temps en temps ; et le flic en face souriait, attrapait le billet, donnait à Driss une tape dans le dos, allez, prends une merguez, Sidi, ça me fait plaisir. Driss, le géant au milieu des pauvres, Driss le géant qu’elle venait d’embrasser, pensait Sarah ; avec son fric, il n’y aurait plus jamais de flic, plus jamais de lois — ce serait eux deux, la loi. »

Années 90, Casablanca. Sarah n’a rien et à la sortie du lycée, elle rencontre Driss, qui a tout ; elle décide de le séduire, elle veut l’épouser. Sa course vers lui, c’est un chemin à travers Casa et ses tensions : les riches qui prennent toute la place, les joints fumés au bord de leurs piscines, les prostituées qui avortent dans des arrière-boutiques, les murmures faussement scandalisés, les petites bonnes harcelées, et l’envie d’aller ailleurs. Mais ailleurs, c’est loin.

18,00 €
Parution : 7 Janvier 2021
208 pages
Collection: Blanche
ISBN : 978-2-0728-9883-9
Fiche consultée 33 fois

Extrait

Un garçon lui avait dit qu’ailleurs, très loin, il y avait des sables doux comme du velours et blancs comme des nuages, et il avait parlé des coquillages et de l’odeur du sel, et d’une musique du bruit des vagues ; elle ne l’avait pas cru. Les petits des Carrières Centrales, ils te racontaient toujours des histoires pour t’ensorceler, ces salopards. Ici sous elle, le sable était jaune et gris ; il sentait les cigarettes qu’on y avait écrasées et il pouvait lui couper la peau si elle s’y frottait. C’était dégoûtant, mais c’était comme ça, le sable de Casablanca. Au moins c’était un sable vrai.
Cela faisait peut-être trois heures qu’on dormait au soleil. Le soleil de Casablanca, lui, il te déçoit jamais – chaque fois, c’est la noyade, il t’enrobe, te roule, te fond tout entier. Là tous ensemble, on allait peut-être mourir tellement on fondait, on allait finir par disparaître, devenir tour à tour des gouttes visqueuses de graisse, et quand nos parents nous chercheraient, en passant voir à la plage 56, ils ne verraient rien qu’une grosse flaque trouble et verdâtre, ils ne sauraient pas que la flaque, c’est nos corps fondus. Enfin, peut-être que les autres, les parents ne les chercheraient même pas, parce que, eux, ils avaient tout de même vingt-trois ans. Mais sa mère à elle, elle la chercherait, c’est sûr.
Elle ne savait plus où commençaient et finissaient les corps, où se situaient les limites de sa peau ; il y avait les jambes chaudes et ronflantes et tous les grains du sable, un peu de la serviette rugueuse, et son nez quelque part dans un bras. On somnole, et les ballons de foot qui bondissent dans l’eau et éclaboussent tout le monde, les éclats de voix de gosses des rues, les klaxons des voitures qui crient sur l’avenue derrière, ça ne change rien – ce sont les bruits de la vie, ça nous rappelle qu’on n’est pas morts, disait souvent Yaya.
Finalement, on se délia doucement. De la masse informe se détachèrent par fils les corps, les uns après les autres ; c’était comme une danse, une danse moderne de France – pas une danse d’ici. Les garçons avaient pris leurs jambes entre leurs bras et les filles s’étaient étendues sur le ventre, les jambes pliées pour se sentir lolitas. Sarah, elle, n’allait pas faire le pitre comme ça. Elle s’assit avec les garçons. On discutait un peu, on buvait de l’eau Sidi Ali, on disait : elle est acide, la Sidi Ali. Yaya lançait des pierres dans l’Atlantique, il disait qu’un jour, sans faire exprès, il tuerait une mouette, mais que ce serait la faute de la mouette, puisqu’elle devrait savoir que Yaya, tous les jours, il lançait des pierres dans l’Atlantique à cet exact endroit. Il avait raison, pensait Sarah. Ce qui était énervant, c’était que Driss ne la regardait pas. Il faisait comme il y a six mois, le salaud, comme à l’époque où rien de toute cette sale histoire n’avait encore commencé. Pourtant, tous les garçons la regardaient toujours, même les plus fâchés ; même après ses pires mensonges, ils continuaient à la regarder. Le gars de La Notte, quand il avait découvert qu’elle n’avait que seize ans, il avait continué à la regarder – il la regardait encore plus. Mais Driss était là avec son carnet à écrire des conneries et à foutre du sable partout, à faire comme s’il s’en fichait d’elle. Il n’était pas très beau, de toute façon. Franchement laid, même.
« Putain, mais il va pas arrêter le gosse, là ? »
C’était Chirine qui avait parlé, encore allongée sur son ventre façon actrice américaine. Un petit des rues essayait de lui vendre des cigarettes au détail ou des chewing-gums Flash Wondermint. Parfois, ils se faisaient insistants, les petits des rues. Ils te disaient : Flash Wondermint, allez s’il vous plaît madame, Flash Wondermint, s’il vous plaît. Ils faisaient exprès de parler en français parce que ça faisait bien élevé.
« Qu’est-ce qu’il y a, Chirine ? dit Alain.
— Ça fait dix fois qu’il me demande, le gosse.
— Il t’embête ?
— Ouais, ça fait dix fois. »
Alors Alain se leva, comme il savait bien faire, et il alla vers le petit. C’était un petit de même pas quatorze ans, tout maigre, avec des taches sur sa peau marron.
« Comment tu t’appelles, petit ? demanda Alain, en arabe. — Abdellah.
— Abdellah. Abdellah, ça fait dix fois que ma copine te dit de partir. Alors tu nous laisses tranquilles, d’accord ?
— Mais monsieur, juste une cigarette, monsieur, une seule, s’il te plaît.
— Tu vois comme il est impossible, cracha Chirine, en français.
— Alors un chewing-gum monsieur, s’il te plaît. »
Alain donna gentiment une tape dans le dos du gosse et l’engagea à s’en aller en lui montrant la rue. Mais le gosse ne partait pas. Il avait planté ses baskets trouées dans le sable, il était raide, il était guerrier, prêt à se battre. Il continuait à dire : une cigarette, s’il te plaît monsieur, une cigarette, avec une voix suppliante ; mais dans ses yeux il n’y avait rien de suppliant. Dans ses yeux, il y avait le combat.
« Vas-y, ignore-le », dit Chirine, mais elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Dans l’air, il y eut un projectile, rapide et violent, qui toucha le petit au bras; alors le petit eut peur et se mit à courir. C’était Badr. Il lui avait lancé sa chaussure. « Bon débarras », dit-il.

Informations sur le livre