La Nuit des Orateurs

Auteur : Hédi Kaddour
Editeur : Gallimard
Sélection Rue des Livres

Que peut-on dire, que peut-on faire sous la tyrannie ? Autour du sénateur Publius Cornelius les gens tombent et il se sent menacé. Il n'est pas encore écrivain, il ne s'appelle pas encore Tacite. La scène est à Rome, au Ier siècle de notre ère, à l'automne 93, sous le règne de Domitien. L'empereur est en conflit avec les sénateurs : ils ont condamné son ami Baebius Massa pour prévarication et il a commencé à en liquider certains pour rétablir son autorité. Il hésite cependant à s'attaquer à Publius Cornelius Tacitus qui fait partie de ses plus proches conseillers. Celui-ci a épousé Lucretia, une fille de général, il y a plus d'une quinzaine d'années, quand elle n'avait pas treize ans et il découvre au milieu du danger qu'elle est devenue une vraie Romaine, avec du pouvoir, du courage et de la volonté. Bien que la nuit soit tombée, Lucretia décide, à tout risque, de se rendre sur le Palatin pour plaider la clémence auprès d'un souverain qui tue comme on éternue. Elle va s'y heurter aux intrigues de la maîtresse de son mari, Flavie. Au même moment, on raconte dans Rome que les légions cantonnées au bord de Rhin se sont révoltées et marchent sur la capitale pour y appuyer un complot républicain. Mais rien de tout cela ne saurait empêcher les riches Romains de se rendre à leur spectacle favori : la lecture publique d'une nouvelle oeuvre littéraire, un récit grotesque et très vif dont l'auteur est un certain Pétrone. On retrouvera dans ce nouveau roman d'Hédi Kaddour, vivant et inattendu, le souffle si particulier de l'auteur de Waltenberg et des Prépondérants.

19,00 €
Parution : Janvier 2021
368 pages
Collection: Blanche
ISBN : 978-2-0729-0089-1
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Extrait

Il faut que tu restes à la maison...

Sa femme, il ne l’a pas vue grandir, et ce soir c’est elle qui lui a donné un ordre. Pas un ordre : une instruction. Elle n’a pas dit tu dois, mais il faut, la voix de Lucretia devenue la voix de la nécessité, il faut que tu restes à la maison. Voix douce, mais ce qu’elle dit est inflexible. La soudaine beauté de sa femme le surprend. Grande bouche, nez grec, cheveux noirs, intacts. Elle ajoute et si j’échoue, Publius, il nous restera le poignard. Voix précise, pas un mot de trop, sa femme et lui vont mourir, maison, poignard, épaules nues hors de la tunique de soie blanche, un corps plein et calme. Une vraie Romaine, pense-t-il, elle est belle et elle dit les choses, rien d’autre. Il ne l’a pas vue grandir. Douze ans... Quand il l’a épousée elle avait à peine douze ans. Quand a-t-elle grandi ?
Elle a longtemps été l’enfant qui faisait rire l’empereur, ça rassurait la cour... À cinq ans déjà, quand elle entrait dans une pièce en trottant à cheval sur un gros bâton, on riait, on arrêtait de haïr, de calculer, de craindre, on l’embrassait, on lui disait que c’était un jeu de garçon et on la laissait continuer en riant. Derrière elle, entrait l’esclave qui portait sa corbeille à poupées, pelotes de fil, balles, toupies, et un autre esclave pour le plus précieux : un magnifique canard à roulettes, en verre bleu. Elle descendait de son cheval, mettait une laisse au canard et filait le promener jusque sur le marbre de l’immense salle d’apparat dix fois plus haute que la taille d’un homme. C’était la fin de la grande salutatio. Elle attendait le sourire de l’empereur, le signe de la main.
Parfois Vespasien se levait, la foule s’écartait, et il venait demander à la petite Lucretia la permission de promener le canard avec elle. Un empereur soudain joyeux, trottant devant un canard en verre bleu, escorté d’une enfant qui battait des mains en riant devant le plus beau spectacle du monde, un empereur dont la joie répandait la joie, la cour aimait ça. Au bout d’un moment, Vespasien prenait l’enfant par la main, l’installait sur un siège à côté du sien et lui demandait de réciter une fable. Ou plutôt il lui demandait ce qu’elle avait envie de faire, sachant qu’elle répondrait réciter une fable d’Ésope. C’est cela l’exercice du pouvoir, poser des questions dont on connaît la réponse. Mais parfois l’enfant ne répondait pas tout de suite et l’empereur jouait la contrariété ; cela vous changeait de l’autre contrariété, la vraie, celle qui dans un couloir à proximité pouvait mettre en alerte une escouade de bourreaux.
Et Lucretia commençait à réciter à voix lente. C’était souvent « L’aigle et le choucas », le choucas qui veut faire comme l’aigle, enlever un agneau dans les airs, trop lourd, il n’y parvient pas, il se prend les serres dans la laine de l’agneau et se fait prendre par le berger, qui lui tord le cou. Elle imitait le choucas en riant, on s’extasiait, et le regard de l’empereur glissait lentement sur certains courtisans qui n’en dormiraient plus, parce que tous à la cour étaient plus ou moins choucas.
Quand elle avait fini, l’empereur lui passait la main dans les cheveux et lui donnait un long ruban de soie dorée qu’elle faisait virevolter sous le regard des grandes statues d’Hercule et de Bacchus en basalte noir. Puis, le visage toujours illuminé, elle filait vers la sortie de la salle, et certaines femmes la trouvaient un peu innocente : toute cette joie... il faudrait la marier tôt, avant qu’elle ne devienne ridicule. Mais pour d’autres cette innocente avait une vraie qualité, elle savait disparaître à temps, jamais importune. Publius se souvient d’une réflexion, un jour, Flavie, déjà une des grandes dames de la cour, disant que plus tard une innocente comme cette Lucretia, avec une science de vieille maîtresse, ça n’aurait pas de prix. « Qu’est-ce qu’une maîtresse ? avait demandé l’enfant en se retournant dans l’embrasure de la porte. – Une femme... dont il est difficile de se détacher », avait dit Flavie en riant. L’enfant était sortie. « Tu devrais faire attention à Lucretia, elle entend tout », avait dit une autre femme, Flavie répondant : « Peut-être, mais elle ne comprend rien. – Si on entend, c’est qu’on comprend. »
Il faut que tu restes à la maison... Publius regarde le visage de son épouse. Elle met un peu de rose sur ses pommettes, une esclave pourrait s’en charger mais elle tient à le faire elle-même, geste futile, mais déjà dans l’action, tandis que lui n’a rien à faire. Il sait qu’il ne fera rien, il va laisser sa femme agir, sortir avec une vingtaine de gardes armés et d’esclaves porteurs de litière et de flambeaux, dans cette fin de jour qui sent la mort.IL FAUT QUE TU RESTES À LA MAISON...
Sa femme, il ne l’a pas vue grandir, et ce soir c’est elle qui lui a donné un ordre. Pas un ordre : une instruction. Elle n’a pas dit tu dois, mais il faut, la voix de Lucretia devenue la voix de la nécessité, il faut que tu restes à la maison. Voix douce, mais ce qu’elle dit est inflexible. La soudaine beauté de sa femme le surprend. Grande bouche, nez grec, cheveux noirs, intacts. Elle ajoute et si j’échoue, Publius, il nous restera le poignard. Voix précise, pas un mot de trop, sa femme et lui vont mourir, maison, poignard, épaules nues hors de la tunique de soie blanche, un corps plein et calme. Une vraie Romaine, pense-t-il, elle est belle et elle dit les choses, rien d’autre. Il ne l’a pas vue grandir. Douze ans... Quand il l’a épousée elle avait à peine douze ans. Quand a-t-elle grandi ?
Elle a longtemps été l’enfant qui faisait rire l’empereur, ça rassurait la cour... À cinq ans déjà, quand elle entrait dans une pièce en trottant à cheval sur un gros bâton, on riait, on arrêtait de haïr, de calculer, de craindre, on l’embrassait, on lui disait que c’était un jeu de garçon et on la laissait continuer en riant. Derrière elle, entrait l’esclave qui portait sa corbeille à poupées, pelotes de fil, balles, toupies, et un autre esclave pour le plus précieux : un magnifique canard à roulettes, en verre bleu. Elle descendait de son cheval, mettait une laisse au canard et filait le promener jusque sur le marbre de l’immense salle d’apparat dix fois plus haute que la taille d’un homme. C’était la fin de la grande salutatio. Elle attendait le sourire de l’empereur, le signe de la main.
Parfois Vespasien se levait, la foule s’écartait, et il venait demander à la petite Lucretia la permission de promener le canard avec elle. Un empereur soudain joyeux, trottant devant un canard en verre bleu, escorté d’une enfant qui battait des mains en riant devant le plus beau spectacle du monde, un empereur dont la joie répandait la joie, la cour aimait ça. Au bout d’un moment, Vespasien prenait l’enfant par la main, l’installait sur un siège à côté du sien et lui demandait de réciter une fable. Ou plutôt il lui demandait ce qu’elle avait envie de faire, sachant qu’elle répondrait réciter une fable d’Ésope. C’est cela l’exercice du pouvoir, poser des questions dont on connaît la réponse. Mais parfois l’enfant ne répondait pas tout de suite et l’empereur jouait la contrariété ; cela vous changeait de l’autre contrariété, la vraie, celle qui dans un couloir à proximité pouvait mettre en alerte une escouade de bourreaux.
Et Lucretia commençait à réciter à voix lente. C’était souvent « L’aigle et le choucas », le choucas qui veut faire comme l’aigle, enlever un agneau dans les airs, trop lourd, il n’y parvient pas, il se prend les serres dans la laine de l’agneau et se fait prendre par le berger, qui lui tord le cou. Elle imitait le choucas en riant, on s’extasiait, et le regard de l’empereur glissait lentement sur certains courtisans qui n’en dormiraient plus, parce que tous à la cour étaient plus ou moins choucas.
Quand elle avait fini, l’empereur lui passait la main dans les cheveux et lui donnait un long ruban de soie dorée qu’elle faisait virevolter sous le regard des grandes statues d’Hercule et de Bacchus en basalte noir. Puis, le visage toujours illuminé, elle filait vers la sortie de la salle, et certaines femmes la trouvaient un peu innocente : toute cette joie... il faudrait la marier tôt, avant qu’elle ne devienne ridicule. Mais pour d’autres cette innocente avait une vraie qualité, elle savait disparaître à temps, jamais importune. Publius se souvient d’une réflexion, un jour, Flavie, déjà une des grandes dames de la cour, disant que plus tard une innocente comme cette Lucretia, avec une science de vieille maîtresse, ça n’aurait pas de prix. « Qu’est-ce qu’une maîtresse ? avait demandé l’enfant en se retournant dans l’embrasure de la porte. – Une femme... dont il est difficile de se détacher », avait dit Flavie en riant. L’enfant était sortie. « Tu devrais faire attention à Lucretia, elle entend tout », avait dit une autre femme, Flavie répondant : « Peut-être, mais elle ne comprend rien. – Si on entend, c’est qu’on comprend. »
Il faut que tu restes à la maison... Publius regarde le visage de son épouse. Elle met un peu de rose sur ses pommettes, une esclave pourrait s’en charger mais elle tient à le faire elle-même, geste futile, mais déjà dans l’action, tandis que lui n’a rien à faire. Il sait qu’il ne fera rien, il va laisser sa femme agir, sortir avec une vingtaine de gardes armés et d’esclaves porteurs de litière et de flambeaux, dans cette fin de jour qui sent la mort.

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