Vivre

Le compte à rebours
Auteur : Boualem Sansal
Editeur : Gallimard

Paolo fait partie des rares humains, «les Appelés», choisis par une puissance mystérieuse pour recevoir et diffuser un message simple et terrible : dans 780 jours la présence des hommes sur la Terre prendra fin. Une minorité d'élus sera alors sauvée et conduite en lieu sûr, sur une autre planète. Les Appelés doivent profiter du délai imparti pour choisir les êtres dignes de confiance qui pourront participer, loin de la Terre, à la fondation d'une humanité nouvelle. Mais comment faire pour écarter de la sélection les humains qui ont fait la preuve de leur nocivité : les puissants, les politiciens, les mafieux, les religieux de toutes obédiences ? Paolo et les Appelés parviendront-ils à empêcher cette lie de l'humanité de monter, le jour venu, à bord de l'immense vaisseau spatial qui viendra chercher les élus ? On retrouve ici la verve caustique et gouailleuse de Boualem Sansal, marque de fabrique d'un écrivain très singulier dont l'audience est désormais internationale.

9,00 €
Parution : Mai 2025
Format: Poche
288 pages
Collection: Folio
ISBN : 978-2-0730-9655-5
Fiche consultée 67 fois

Extrait

La nuit du destin

Je le sentais, c’était irrépressible, inévitable, quelque chose d’énorme allait se produire, aujour­­­­­d’hui même, et changer brutalement le cours de ma vie… Et le cours du monde. L’angoisse qui m’épuisait depuis cette nuit fatidique allait exploser. Ce jour était arrivé.
Ce matin, une force m’avait attiré dans cette rue paisible du XIe arrondissement de Paris. Je ne la connaissais pas. Je m’y trouvais parce que je me suis oublié dans le métro, occupé que j’étais à ruminer de méchants pressentiments, et que je suis descendu deux stations plus loin. Ayant du temps devant moi avant mon rendez-vous à Nation, j’ai choisi d’effectuer le trajet inverse à pied. J’avais besoin de marcher, de me détendre. En sortant de la bouche du métro, mon regard a été attiré par une inscription tracée en gras et en rouge à même la vitre d’une fenêtre du premier étage de l’immeuble d’en face. Une annonce de vente, de location ? En accommodant mon regard j’ai lu… J-780 et au-dessous J-763. !?!?!?! Je me suis arrêté net, brisant le mouvement impétueux des usagers. Mon Dieu !… Mais… Qu’est-ce là ?… C’est fou… Ce n’est pas possible ! L’inscription n’avait pas un atome de sens, pour personne au monde, sinon pour son auteur et pour moi chez qui elle a soudainement pris une dimension apocalyptique. Ce signe, J-780, le compte à rebours qu’il suggère, me hante depuis cette fameuse nuit, il y a deux semaines. Il est absolument impossible qu’il soit là par le fait du hasard, de quelque façon qu’on le torde pour que le résultat ait une quelconque forme de réalité. Sous le choc, mes yeux se sont brouillés et je suis parti à la renverse. Une dame derrière moi dans l’escalier m’a retenu. J’ai entendu : « Ça ira, monsieur ? », puis : « Vous devriez vous asseoir et attendre que ça passe. » Ce que je fis, en la remerciant d’un pauvre regard.

J’ai erré dans le quartier, complètement sonné, j’ai fait le pied de grue devant l’immeuble, le regard fixé sur cette mystérieuse fenêtre, espérant un signe, quelque chose qui viendrait me réveiller, m’expliquer, me donner à rire de moi pour avoir d’un rien fait une montagne. Mais quelle montagne !

J’ai abandonné mon rendez-vous à Nation et je suis rentré chez moi. Je téléphonerais pour m’excuser. Je me sentais mal, je voulais être seul, réfléchir. Ce qui depuis dix-sept jours était une hallucination qui me pourrissait l’existence, un cauchemar éveillé qui mettait de la grisaille dans mon quotidien, prenait subitement corps, devenait réalité, le début d’une réalité impossible, car une coïncidence n’est pas une certitude, mais cette coïncidence-là était si infiniment improbable qu’elle valait toutes les certitudes du monde. Une bascule fantastique s’était opérée, je ne sais où, pas dans notre monde soumis à des logiques arithmétiques dans lesquelles le hasard n’a de réalité que lorsqu’il s’explique et vient confirmer des schémas approuvés. Personne sur Terre ne pouvait connaître ce compte à rebours que je déroulais dans ma tête depuis dix-sept jours. Qu’est-ce à dire ? Serais-je dans une sorte d’intrication quantique avec l’auteur de l’inscription, comme les jumeaux monozygotes qui ressentent les mêmes affects par-delà la distance qui les sépare ? Qui est-il, ce frère inconnu ? Pourquoi fait-il cela, a-t-il été le jouet de la même hallucination que moi ? À qui s’adresse-t-il en affichant ce symbole, menaçant par son aspect, la couleur rouge vif et sa froideur numérique ? Quelle est cette force, cette intention, qui m’a dévié de ma route et conduit devant sa fenêtre ? Et mille autres questions empoisonnées.

Encore une fois, comme chaque soir, j’ai tourné le film dans ma tête à la recherche d’un signe qui m’aurait échappé. La Vision a commencé cette nuit, il y a dix-sept jours, quand dans la profondeur de mon sommeil une sonnerie a retenti dans ma tête, et qu’aussitôt j’ai été enveloppé d’un cocon de lumière intense, mais douce, apaisante, qui, instantanément, sans secousse aucune, s’est élancé dans le vide à une vitesse si vertigineuse qu’aucune lumière de l’espace ne pouvait le rattraper. J’étais une bulle de lumière dans un trou noir qui emplissait l’Univers. Il y avait là tous les ingrédients de l’expérience de la mort imminente telle que racontée par ceux qui l’ont vécue, le tunnel noir, la lumière intense au bout, des ombres qui tournent autour du défunt, lui parlent, le rassurent, lui disent que son heure n’est pas arrivée, qu’il doit retourner sur Terre, poursuivre son parcours de vie. Je crois avoir pensé qu’il y avait quelque chose de fabriqué, comme dans un film d’amateur, pas d’émotion dans ce rêve alors que je me trouvais dans l’antichambre de la mort. J’étais comme ces défunts dont l’âme, libérée du corps, flotte au-dessus du sol et regarde sans comprendre ce qui se passe dans la pièce, ces personnes qui pleurent autour d’un corps inerte, leur propre corps, et d’autres habillées de blanc qui s’affairent méthodiquement, et d’autres qui observent de loin. Il m’a semblé avoir eu envie de m’éloigner de cette désolation et de me fondre dans le Grand Tout, expression insignifiante dans notre petit monde. Alors que le voyage venait de commencer s’imposa à moi l’idée qu’il durait depuis une éternité et qu’il se poursuivrait dans une autre éternité. Pourquoi l’ai-je ressenti comme ça ? C’est un déchirement de se sentir tiraillé entre trois états, la vie, la mort et le non-être, entre le rêve, la fiction et la réalité, qui échangeaient entre eux sur un mode abstrait dépassant l’entendement humain.
Il y eut une sorte de brouhaha, un changement de rythme, une secousse, puis j’ai senti quelque chose de froid s’insinuer en moi… Quoi… mais oui, on trifouillait dans mon cerveau ! Était-ce vrai ? J’ai pensé à ces récits d’hommes et de femmes, qui auraient été enlevés par des Extraterrestres pour effectuer sur eux des expériences scientifiques. Parce que la manipulation mentale est une des grandes frayeurs de notre époque de surveillance électronique mondialisée, j’ai imaginé qu’une organisation secrète implantait dans mon cerveau un microprocesseur qui se déclencherait sur un clic et ferait de moi un périphérique connecté via le wifi à un calculateur central omnipotent. Mais comment ? Là j’ai été envahi dans mon sommeil, dans mon lit, par une pensée étrangère et non capturé sur un chemin de campagne par de solides Extraterrestres armés de rayons paralysants.

Informations sur le livre