Françoise Hardy: Étoile distante

Auteur : Marie-Dominique Lelièvre
Editeur : Flammarion

Une toute jeune fille que rien, mais vraiment rien, ne prédisposait à la célébrité. Comment est-elle devenue la chanteuse préférée des Français ? Sa cote dure depuis un demi-siècle.Ce livre relate l'éclosion d'une artiste déroutante, d'un destin qui aurait pu tout autant ne pas s'accomplir. Françoise Hardy a emprunté des voies inhabituelles pour se faire un nom. Ce voyage dans sa vie en recèle un autre, fascinant. Aucun artiste n'a su aussi bien - parfois à son corps défendant - incarner une façon d'être et une modernité dans laquelle nous vivons encore.Armée de sa beauté et d'une élégance innée, Hardy représente mieux que quiconque la génération qui a renvoyé ses aînés dans la coulisse.

20,00 €
Parution : Février 2022
320 pages
ISBN : 978-2-0802-5132-9
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Extrait

Musique de chambre
Maison à vendre. Devant la façade en brique crème, un agent immobilier attend en fixant les volets ouverts. Il ignore que ce lieu ne m’est pas inconnu. Françoise Hardy m’y a reçue il y a quelques années dans le salon. Une longue pièce aux murs noirs, canapé et fauteuils de cuir noir, étagères noires, cage d’escalier peinte en noir mat. Du noir, du noir, du noir. La chanteuse vivait en recluse, sa notoriété restreignant ses mouvements, m’avait-elle dit. « J’ai peur de la foule, je n’aime pas me montrer et sortir dans la rue. » La célébrité lui fournissait peut-être une bonne excuse. Avec un peu d’adresse, elle aurait pu passer incognito. Même Paul McCartney, au plus fort de la beatlemania, a séjourné en France sans se faire remarquer. J’avais insisté. Elle allait bien de temps en temps se promener, boire un verre, faire une course ? Jamais. Un simple café en terrasse aurait déclenché un attroupement. La maison de Françoise Hardy est située dans un environnement un peu terne qui n’invite guère à la flânerie, il est vrai. Un coin de Paris populaire encore, le quartier du Petit-Montrouge, sur l’ancienne commune de Montrouge. Ce n’est pas une construction luxueuse ou imposante, plutôt un pavillon comme on en trouve en banlieue, dans le sud de Paris. Que faisait-elle de ses journées ? « Je vis au-dessus, dans ma chambre. » Je n’avais pas osé demander à visiter son refuge.
L’agent immobilier sonne à la porte. J’espère que Françoise Hardy est absente, comme l’est généralement le propriétaire lorsqu’on visite son bien. Si elle me reconnaît, elle me traitera en paparazzi, mais c’est peu probable. Aux yeux d’un interviewé, l’intervieweur n’est souvent qu’un miroir réfléchissant son image, il est transparent. Elle ouvre, ne me reconnaît pas et se fond comme une apparition dans les profondeurs de la maison.
Si murs et plafonds sont noirs, comme ceux de la rue de Verneuil, chez Serge Gainsbourg, l’atmosphère Hardy dégage quelque chose de plus chaleureux, de plus habité. Elle y vit avec son mari et leur fils. L’appartement de Gainsbourg est un dispositif de prestidigitation destiné à abuser et envoûter le visiteur, un lieu d’apparat, un outil de promotion, un autoportrait avantageux. La maison de la rue Hallé n’est qu’un foyer confortable, sans excès de décorum. Qui a lancé la mode des murs noirs, dans les années soixante-dix, reprenant une idée née après la guerre de 1914 ? Les Anglais, je pense.
L’agent immobilier me précède dans l’escalier. Chaque niveau de la maison est dédié à un de ses occupants, dit-il. Le premier est le fief de Françoise Hardy, dont je connais l’emploi du temps depuis notre première rencontre. Le matin, elle prépare dans sa chambre des chroniques astrologiques sur un ordinateur. L’après-midi, elle y lit ou y écoute de la musique.
La porte de la chambre s’ouvre. Un lit très simple, une modeste table en bois portant un ordinateur et des livres d’astrologie. Un poste de radio. L’aménagement est si frugal qu’on pourrait croire que l’occupant est de passage.
Cellule et atelier, cet ermitage secret est un lieu de retraite ou de repli. Françoise Hardy s’est réservé « une chambre à soi », un refuge intime pour vivre sur sa fréquence. Dans ce sanctuaire dépouillé, elle entre en relation avec le je-ne-sais-quoi qui engendre son chant indéfinissable. Immergée dans sa propre mélopée, elle habite un monde parallèle.
La salle de bains accentue cette impression d’absence : shampoing Dop, savon Palmolive, dentifrice Signal, des produits d’hygiène de nonne sur le rebord de la baignoire. Au monastère où Dieu est tout, la sobriété est admirable, la richesse est intérieure. Dans la chambre d’une star, l’ascèse déroute. Je ne m’attendais pas à trouver ici peignes d’or et brosses d’ivoire, cristal de roche ou lait d’ânesse, mais un attirail aussi prosaïque, ça ne colle pas. Des décennies après ses débuts, Françoise Hardy fait toujours la couverture de Paris Match. Elle est une superstar au firmament de son pays. La chanteuse préférée des Français. Une figure de mode internationale. Elle vit comme une moniale.

Informations sur le livre