Les expulsés

Auteur : R. M. Douglas
Editeur : Flammarion

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a été le théâtre d’un transfert forcé de populations à très grande échelle : des millions d’Allemands qui vivaient en Tchécoslovaquie, en Hongrie et en Pologne, devenus indésirables dans ces pays durement éprouvés par des années de domination nazie, ont été délogés de leurs foyers et envoyés vivre parmi les ruines du Reich.
Ces expulsions, qui se sont déroulées entre 1945 et 1947, ont été organisées par les autorités des pays concernés, avec l’aide des gouvernements britannique, soviétique et américain qui pilotaient alors la reconstruction de l’Europe. Elles ont concerné entre 12 et 14 millions de personnes – en majorité des femmes et des enfants – et ont été menées avec une telle brutalité qu’elles ont fait de nombreuses victimes : au moins 500 000 expulsés sont morts dans les camps de transit où on les avait rassemblés, pendant les trajets, ou à leur arrivée en Allemagne, épuisés, affamés et sans abri.
Cet épisode tragique s’est déroulé au grand jour, sous les yeux de dizaines de milliers de journalistes, diplomates, travailleurs humanitaires et observateurs divers. Ses répercussions sont encore visibles dans l’Europe d’aujourd’hui. Pourtant, hors d’Allemagne, il est presque complètement oublié.
C’est cette lacune historique que ce livre entend combler.

Traduction : Laurent Bury
24,00 €
Parution : Juillet 2020
512 pages
ISBN : 978-2-0815-1958-9
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Extrait

Introduction

Aussitôt après la Seconde Guerre mondiale, les Alliés victorieux entreprirent le plus vaste transfert forcé de population, peut-être la plus grande migration dans l’histoire de l’humanité. Avec l’aide des gouvernements britannique, soviétique et américain, des millions de civils germanophones vivant en Tchécoslovaquie, en Hongrie et dans les zones d’Allemagne cédées à la Pologne furent délogés de leurs foyers et envoyés survivre comme ils pouvaient parmi les ruines du Reich. Des millions d’autres qui avaient fui l’avancée de l’Armée rouge au cours des derniers mois de la guerre furent empêchés de regagner leur lieu d’origine et devinrent des exilés à vie. D’autres encore furent chassés de Yougoslavie et de Roumanie – sans l’aval des Alliés, cette fois. Au total, au moins 12,6 millions d’individus furent déplacés, peut-être même 14 millions. La plupart étaient des femmes et des enfants de moins de seize ans ; les hommes adultes n’en représentaient qu’une faible proportion. Ces expulsions furent menées avec une grande brutalité.
Dans les camps où ils étaient retenus avant leur expulsion – souvent d’anciens camps de concentration, comme Auschwitz I –, des dizaines ou des centaines de milliers de civils trouvèrent la mort à cause des mauvais traitements, de la famine et de la maladie. Ils furent bien plus nombreux encore à périr au cours des déplacements, dans les wagons de marchandises où ils étaient enfermés, parfois pendant des semaines, sans eau, sans nourriture ni chauffage, ou sur les routes lorsqu’on les conduisait à pied jusqu’aux frontières. C’est cependant en Allemagne que le taux de mortalité fut le plus élevé, les expulsés sans foyer y succombant à l’hypothermie ou à la malnutrition, entre autres conséquences de leur épreuve. Le calcul de ce taux reste sujet à controverse aujourd’hui, mais, compte tenu des témoignages dont nous disposons, il paraît raisonnable de donner une estimation basse de 500 000 et une estimation haute de 1,5 million de morts. Des recherches approfondies seront nécessaires pour qu’un chiffre fiable puisse être avancé.
Quoi qu’il en soit, même dans l’interprétation la plus optimiste, ces expulsions furent une immense catastrophe causée par l’homme et dont l’ampleur est sans commune mesure avec les souffrances qu’a endurées l’ex-Yougoslavie dans les années 1990. Elles eurent lieu au grand jour, sous les yeux de dizaines de milliers de journalistes, diplomates, travailleurs humanitaires et observateurs divers qui avaient accès aux moyens modernes de communication, au milieu du continent le plus densément peuplé. Pourtant, elles n’éveillèrent que fort peu l’attention. Aujourd’hui, hors d’Allemagne, elles sont presque complètement oubliées. Non qu’il faille attribuer à une quelconque conspiration du silence cet oubli généralisé des expulsions et de leurs conséquences, mais il n’en reste pas moins qu’un épisode historique majeur est resté caché en pleine lumière. L’information, de qualité certes très variable, est à la portée de ceux qui maîtrisent les compétences linguistiques requises et qui sont prêts à partir en chasse. En 1989, une bibliographie répertoriait près de cinq mille titres consacrés de près ou de loin aux expulsions, rien qu’en allemand. Aujourd’hui encore, quelque plus de soixante-dix ans après, il n’est pas difficile de rencontrer des expulsés en vie ; on estime qu’entre un cinquième et un quart de la population allemande actuelle se compose d’expulsés ou de leurs descendants directs. Ce n’est d’ailleurs pas tant la réalité des expulsions qui est niée que leur importance. Évacuées en une seule phrase évoquant le « chaos » qui régnait en Allemagne à la fin de la guerre, ou simplement passées sous silence, les expulsions semblent occuper moins de place dans l’histoire de l’Europe moderne que la signification culturelle de l’action des hooligans ou le statut de la Trabant comme métaphore de la société est-allemande.
À la fin des années 1940, pourtant, les expulsions étaient au premier plan des préoccupations d’une nation en particulier : la France. Bien qu’elle n’eût pas été invitée à participer à la conférence de Potsdam, où ces migrations forcées furent officiellement ratifiées, et qu’elle n’eût donc pas voix au chapitre dans la décision d’expulser les Allemands, la France partageait la responsabilité de la gouvernance du pays puisqu’elle était représentée au Conseil de contrôle allié (CCA), organisme quadripartite chargé d’administrer l’Allemagne dans l’immédiat après-guerre, et qu’elle était à la tête de l’une des quatre zones d’occupation. À ce titre, et comme victime de trois invasions germaniques successives en soixante-quinze ans, la France ne pouvait qu’être profondément concernée par ces expulsions, qu’elle eût ou non été impliquée dans leur organisation.

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