Fin de combat

Mon combat, VI : Fin de combat
Auteur : Karl Ove Knausgaard
Editeur : Denoël

Au coeur de la vie d'un écrivain « Entre vingt et trente ans, cette décennie effroyable, j'avais essayé de prendre part à la vie autour de moi, à la vie normale, à ce que tout un chacun vivait, mais sans y parvenir, et ce sentiment d'échec était si fort, cet éclair d'indignité si intense que peu à peu, sans en être conscient, je me focalisai sur autre chose, me plongeai plus profondément dans la littérature, sans que cela ait l'air d'une retraite, d'un refuge, mais au contraire d'un élan fort et triomphal, et, avant même de m'en rendre compte, c'était devenu ma vie. »
Âgé de quarante ans dans ce récit, Knausgaard est à l'aube de sa gloire internationale. Il partage son quotidien entre l'écriture de ce qui sera son grand oeuvre et l'éducation de ses trois enfants en bas âge. Sa vie à Malmö est réglée comme du papier à musique. Jusqu'à ce que son oncle s'oppose à la publication de son premier ouvrage autobiographique. Un interdit qui va le plonger dans une grande angoisse et déséquilibrer profondément sa vie d'homme et de père.
Fin de combat est une réflexion bouleversante sur les rapports de Knausgaard à son père et à sa famille. De sa voix singulière, il interroge les textes littéraires et politiques les plus emblématiques du XXe siècle, d'À la recherche du temps perdu à Mein Kampf, pour comprendre la relation mystérieuse qu'entretiennent l'écriture et la vie.

Traduit du norvégien par Christine Berlioz et Laila Flink Thullesen, Jean-Baptiste Coursaud et Marie-Pierre Fiquet
30,00 €
Parution : Août 2020
1344 pages
ISBN : 978-2-2071-3608-9
Fiche consultée 30 fois

Extrait

À la mi-septembre 2009, je pris la route de la petite maison de campagne de Thomas et Marie, située entre Höganäs et Mölle. Thomas devait prendre des photos de moi pour les prochains romans. J’avais loué une voiture, une Audi noire et, dans la matinée, je roulais en direction du nord sur l’autoroute à quatre voies, empli d’un intense sentiment de bonheur. Le ciel était bleu et parfaitement dégagé, le soleil brillait comme en été. Sur ma gauche s’étendait l’Öresund, qui étincelait, sur ma droite s’étiraient des champs de chaume dorés et des prés, séparés par des clôtures et par de petits ruisseaux bordés de rangées d’arbres feuillus, de temps à autre se profilait la lisière de la forêt. J’avais le sentiment que ce jour n’aurait pas dû exister, c’était comme une oasis au milieu de ce morne paysage d’automne et la pensée que les choses n’auraient pas dû être ainsi, que le soleil n’aurait pas dû briller autant, que le ciel n’aurait pas dû être aussi lumineux, éveillait une sorte d’inquiétude au milieu de ma joie. Je remarquai cette pensée mais l’occultai dans l’espoir qu’elle allait disparaître toute seule et je repris le refrain de Cat People, diffusé par la radio, je profitai alors à ma gauche du spectacle de la ville que créaient les grues, les cheminées d’usine, les entrepôts. Je longeai la zone industrielle de Landskrona, comme j’avais longé quelques minutes plus tôt Barsebäck, avec au loin la silhouette caractéristique et toujours aussi effrayante de sa centrale nucléaire. La prochaine ville était Helsingborg; la maison de campagne où je devais me rendre se trouvait à une vingtaine de kilomètres de là.
J’étais en retard. Resté longtemps assis dans la grande voiture fraîche à l’intérieur du parking, je n’arrivais pas à comprendre comment la démarrer et je ne pouvais pas retourner à l’agence de location pour leur demander comment faire, de peur qu’ils ne me reprennent le véhicule si je leur révélais une telle incompétence. Je restai donc assis à parcourir le manuel en le feuilletant dans tous les sens, en vain, aucun renseignement sur la mise en marche. J’examinai le tableau de bord, puis la clé, qui en fait n’était pas une clé, mais une simple carte noire en plastique. J’avais ouvert la voiture en appuyant dessus et je me demandais s’il ne fallait pas faire la même chose pour lancer le moteur. En tout cas il n’y avait pas de démarreur près du volant. Et ça alors, c’était quoi ? Était-ce une fente ?
J’y insérai la carte noire et la voiture démarra. La demiheure qui suivit, je tournai en rond dans le centre de Malmö pour trouver la bonne sortie. Quand je réussis enfin à gagner l’autoroute, j’avais presque une heure de retard.
Alors que Landskrona disparaissait derrière une colline, je tâtonnai sur le siège passager à la recherche de mon portable, je le trouvai et composai le numéro de Geir A. C’était lui qui à l’époque m’avait présenté à Thomas, ils s’étaient rencontrés dans un club de boxe où Thomas travaillait sur un livre de photos et Geir consacrait une thèse à ce sport. C’était un duo mal assorti, pour parler poliment, mais ils se respectaient beaucoup.
— Salut, p’tit gars, dit Geir.
— Salut, dis-je. Tu peux me rendre un service ?
— Bien sûr.
— Tu peux téléphoner à Thomas pour lui dire que j’aurai une heure de retard ?
— Bien sûr. T’es en voiture ?
— Oui.
— C’est une bonne nouvelle.
— Oui, ça change ! Mais, là, je dois doubler une remorque. — Et alors ?
— Je ne peux pas téléphoner en même temps.
— Ton extraordinaire aptitude à faire plusieurs choses à la fois serait un bon sujet pour un chercheur. Mais bon. À bientôt. Je raccrochai, accélérai et dépassai la longue remorque blanche, qui fit un écart à cause de l’appel d’air. Un peu plus tôt pendant l’été, j’avais amené toute la famille à Koster et j’avais presque causé deux accidents sur le trajet, l’un en raison d’un aquaplaning à trop grande vitesse, qui aurait pu très mal finir, l’autre, moins grave, mais qui m’avait quand même secoué : dans un bouchon près de Göteborg, obligé de changer de file, je n’avais pas vu la voiture qui arrivait et le choc avait été évité uniquement parce que l’autre conducteur avait eu le réflexe de freiner. Le coup de klaxon furieux qui s’était ensuivi m’avait fait froid dans le dos. Cet épisode me fit perdre le plaisir de conduire, il me restait toujours une petite peur, probablement salutaire, mais quand même, le simple fait de doubler une remorque m’ôtait tous mes moyens, je devais me forcer à le faire, et après une telle épreuve je me sentais toujours angoissé pendant plusieurs jours, une sorte d’état d’ivresse. Que j’aie passé mon permis et que j’aie l’autorisation de rouler pour de vrai, mon cœur s’en moquait, il restait figé dans le passé, à l’époque où, dans l’un de mes cauchemars récurrents, je me trouvais dans une voiture et me mettais au volant sans savoir conduire. Tétanisé par l’angoisse sur les routes norvégiennes en lacets, menacé par l’arrivée imminente de la police, je dormais au fond d’un lit, l’oreiller et le bord de la couette
trempés de sueur.
Je sortis de l’autoroute et pris la nationale vers Höganäs.
La chaleur extérieure était perceptible, à cause de l’excès de lumière, du ciel voilé et des scintillements que les rayons du soleil avaient parsemés. Le monde était grand ouvert, j’en avais la sensation, et aussi celle qu’il tremblait.

Informations sur le livre