Le Cauchemar

Auteur : Hans Fallada
Editeur : Denoël

Dans la campagne allemande, dans l'immédiat après-guerre, le couple Doll accueille avec espoir les troupes russes, contrairement au reste du village, terrorisé par ces « envahisseurs ». Herr Doll est un écrivain d'un certain âge, sa femme, jeune et riche, est veuve d'un premier mari. Du fait de son statut d'intellectuel, et comme il s'est toujours tenu à l'écart des nazis, Herr Doll est désigné par les Russes pour devenir maire par intérim. Mais cette nouvelle fonction plonge les Doll dans la dépression, tant ils seront confrontés à la bassesse et à la mesquinerie des villageois. Leur retour à Berlin, si longtemps espéré, ne se passe pas comme prévu. Tout n'y est que ruines et désolation. Les Doll sombrent dans une addiction à la morphine et devront s'accrocher à chaque étincelle d'humanité pour se reconstruire au milieu des décombres.

Traduction : Laurence Courtois
20,00 €
Parution : Février 2020
Format: Poche
320 pages
ISBN : 978-2-2071-4428-2
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Vos avis

Hans Fallada appartient à ce que le monde de la critique littéraire allemand a appelé la Trummerliteratur ,littéralement la littérature des ruines .Dans Le Cauchemar, il décrit le difficile après-guerre que traverse le Docteur Doll, écrivain de son état , qui est désigné par l’occupant russe comme maire par intérim de son village .Alma, son épouse, et lui-même sont contraints de fuir vers Berlin , ville dévastée , en proie à la désorganisation, au marché noir, livrée à la règle du chacun pour soi. Ce roman, qui fait souvent penser au Voyage au bout de la nuit de Céline, par ses descriptions de la souffrance humaine en milieu hospitalier et par la détresse de ses personnages, en proie à une grande déréliction morale, pose les grandes questions auxquelles l’Allemagne eut à répondre après la guerre. Celle de la culpabilité, évoquée par le philosophe Karl Jaspers dans son ouvrage die Schuldfrage, bien improprement traduit par La culpabilité allemande, tient une place essentielle dans le roman :
« Lui, Doll, était un Allemand, et il savait, du moins en théorie, que depuis la prise du pouvoir par les nazis, que depuis la persécution des Juifs, ce nom d’Allemagne avait de jour en jour perdu de son éclat et de sa réputation ! On ne nous le pardonnera jamais ! Pour cela, nous devrons tous payer un jour ! »
Les séquelles que provoquent les douze années d’un pouvoir totalitaire et barbare sur l’état moral du peuple allemand sont très bien évoquées quant à leur conséquence sur la vie individuelle des citoyens allemands : « Ils allaient devoir rester vides et nus, et avec les mensonges qu’on leur avait serinés une vie durant comme les plus profondes vérités et les plus grandes sagesses, disparaîtrait aussi ce qu’ils possédaient encor d’amour et de haine, de souvenirs et d’estime d’eux-mêmes de dignité ? »
Même s’il apparaît en retrait de Seul dans Berlin, un peu plus marqué par quelque longueur, Le Cauchemar mérite d’être découvert comme un roman important de l’après-guerre, n’ayant pas été disponible depuis plus de soixante ans, selon les indications de l’éditeur.
STEPHANE BRET

Extrait

Une illusion
Toujours, au cours de ces nuits autour du grand effondrement, Dr Doll, quand il parvenait parfois à s’endormir vraiment, était hanté par le même rêve angoissant. Ils dormaient très peu ces premières nuits, s’attendant constamment avec angoisse à tout type de menaces physiques ou morales. La nuit était depuis longtemps tombée – après une journée pleine de tourments –, et ils étaient encore assis aux fenêtres et guettaient au-dehors si un ennemi arrivait, observant la petite prairie, les buissons, l’étroit chemin de ciment, et ce jusqu’à ce que tout se mêle dans leurs yeux douloureux et qu’ils ne distinguent plus rien.
Souvent l’un demandait : « Et si nous allions plutôt nous coucher ? »
Mais la plupart du temps personne ne répondait, et ils restaient assis, les yeux fixes, et ils avaient peur. Jusqu’à ce que le sommeil se jette sur Dr Doll, comme un brigand qui poserait sa grande main sur tout son visage pour l’étouffer. Ou bien c’était comme une épaisse toile d’araignée qui pénétrait dans sa gorge en même temps que l’air qu’il respirait, et qui s’emparait de sa conscience. Un cauchemar...
C’était déjà assez pénible de s’endormir ainsi, mais après ce genre d’endormissement venait en outre un rêve angoissant, toujours le même. Et en l’occurrence, Doll rêvait de ceci :
Il était allongé au fond d’un gigantesque cratère de bombe, sur le dos, les bras pressés contre ses côtes, pris dans la glaise jaune. Sans bouger la tête, il pouvait voir les troncs d’arbres tombés dans le cratère, ainsi que les façades des immeubles avec leurs trous de fenêtres vides et derrière lesquelles il n’y avait plus rien. Parfois Doll était tourmenté par la crainte que ces choses pourraient tomber plus profondément dans le cratère et ainsi se précipiter sur lui, mais jamais aucune de ces ruines menaçantes ne bougeait.
L’idée aussi le tourmentait que mille veines d’eau et sources souterraines pourraient le submerger et remplir complètement sa bouche de l’épaisse glaise jaune. Impossible d’en réchapper, car Doll savait qu’il ne pourrait jamais se relever de ce cratère par ses propres forces. Mais cette crainte aussi était infondée, car il n’entendait jamais le moindre bruit de sources et de ruissellement, et un silence de mort régnait dans cet immense cratère de bombe.
La troisième impression qui le tourmentait était elle aussi une illusion : de gigantesques nuées de corbeaux et de corneilles défilaient sans interruption dans le ciel au-dessus du cratère ; il craignait énormément qu’ils n’aperçoivent leur proie dans la glaise. Mais non, le silence de mort persistait, ces nuées n’existaient que dans l’imagination de Doll, il aurait au moins dû entendre leurs cris.
Néanmoins, deux autres choses n’étaient pas imaginaires, il les savait avec certitude. L’une d’elles était la suivante : la paix régnait enfin. Aucune bombe ne déchirait plus l’air en hurlant, plus aucun tir n’explosait ; c’était la paix, le silence était revenu. Une dernière et gigantesque explosion l’avait encore expédié dans ce sol glaiseux. Et il n’était pas seul dans cet abîme. Bien qu’il n’entendît jamais un seul bruit et qu’il ne vît rien d’autre que ce qui a été décrit, il le savait pourtant : avec lui se trouvaient ici toute sa famille, et tout le peuple allemand, et même aussi tous les peuples d’Europe, tous aussi démunis et sans défense que lui, tous tourmentés par les mêmes angoisses que lui.
Mais toujours, durant ces interminables et atroces heures de rêve, alors que Dr Doll, dans la journée pourtant actif et énergique, était anéanti et qu’il n’y avait plus qu’angoisse en lui – toujours dans ces minutes de sommeil assassines, il voyait encore autre chose. Et voici ce qu’il voyait :
Au bord du cratère, silencieux, et calmes, et immobiles, étaient assis les Trois Grands. Même en rêve il ne les appelait que par ces noms que la guerre avait gravés dans son cerveau de façon indélébile. Avec eux apparaissaient les noms de Churchill, Roosevelt et Staline, bien que l’idée le tourmentât parfois qu’il y avait encore eu un changement récemment.
Ces Trois Grands étaient assis très près ou en tout cas pas très loin les uns des autres ; ils étaient assis là, comme s’ils venaient tout juste d’arriver de leurs contrées respectives, et observaient, le regard fixe, dans un silence endeuillé, le gigantesque cratère où gisaient Doll, et sa famille, et le peuple allemand, et tous les peuples d’Europe, souillés et sans défense. Et alors qu’ils restaient là, muets et pleins de tristesse, Doll savait avec certitude et du plus profond de son cœur que les Trois Grands réfléchissaient intensément et sans discontinuer à la façon de l’aider à se relever, et avec lui tous les autres, et comment, à partir d’un monde profané, rebâtir un monde heureux. Oui, les Trois Grands y réfléchissaient constamment, pendant que d’infinies nuées de corneilles passaient au-dessus du pays pacifié pour retourner chez elles, migrant des champs de bataille jusque dans leurs anciennes aires, et alors que des sources calmes ruisselaient sans un bruit, et dont l’eau amenait la glaise jaune toujours dangereusement plus proche de sa bouche.
Mais lui, Doll, ne pouvait rien faire ; avec ses bras collés contre son corps il ne pouvait rien faire d’autre que rester allongé en silence et attendre que les Trois Grands cogitant tristement aient pris une décision. Voici ce qui peut-être, dans ce rêve angoissant, torturait le plus Doll : alors qu’il restait menacé par de multiples dangers, il ne pouvait rien faire d’autre qu’attendre en silence pendant un temps infini, infini ! Les façades vides des immeubles pouvaient s’effondrer sur lui, les nuées de corneilles pouvaient découvrir l’homme sans défense, la glaise jaune pouvait emplir sa bouche : il ne pouvait rien faire qu’attendre, et peut-être que cette attente serait fatale pour lui et pour les siens qu’il aimait tant... Peut-être allaient-ils tous encore sombrer !
Il fallut beaucoup de temps avant que les derniers restes de ce rêve angoissant quittent Doll ; il ne s’en libéra complètement que lorsqu’un tournant dans sa vie l’obligea à cesser de cogiter et à se remettre au travail. Mais il fallut plus de temps encore pour que Doll reconnaisse clairement que ce rêve angoissant, spectre surgi entièrement de son for intérieur, ne faisait que le duper et l’abuser. Ce rêve avait beau être atroce, Doll avait pourtant cru qu’il était vrai.
Cela dura longtemps avant qu’il comprenne qu’il n’y avait personne dans le monde prêt à l’aider à se relever de cette boue où il était tombé. Pas une âme, pas les Trois Grands, encore moins ses concitoyens, personne ne s’intéressait à Dr Doll. S’il succombait dans la glaise, c’était d’autant plus grave pour lui, mais que pour lui ! Aucun cœur dans le monde ne s’alourdirait pour autant. S’il avait encore sérieusement le souhait de travailler et de représenter quelque chose, ce n’était que son affaire à lui de surmonter cette apathie, de se relever, d’essuyer la boue de ses vêtements et de se mettre au travail.
Mais Doll, à cette époque, était bien loin de cette révélation. Une fois que la paix fut enfin arrivée, il crut encore longtemps que le monde entier n’attendait que de pouvoir l’aider à se remettre sur pied.

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