Dans les profondeurs du temps

Auteur : Adrian Tchaikovsky
Editeur : Denoël

Il y a plusieurs milliers d’années, la Terre a envoyé de nombreuses équipes dans l’espace en vue de terraformer de nouveaux mondes et de donner un futur à l’humanité.
Arrivés à proximité d’une de ces planètes, les scientifiques à bord du vaisseau de terraformation baptisé l’Égéen découvrent, contre toute attente, qu’elle abrite déjà une forme de vie. Vont-ils surseoir à l’exécution de leur mission ou, envers et contre tout, rendre la planète habitable pour l’homme alors que la Terre n’a plus donné signe de vie depuis bien longtemps ?
L’un d’entre eux, Disra Senkovi, est convaincu que des poulpes qu’il a élevés à la conscience pourront les aider à accomplir leur tâche au mieux. Et peu importent les conséquences.

D’une inventivité rare et déployant tous ses talents de conteur, Adrian Tchaikovsky parvient à donner une suite brillante à Dans la toile du temps (prix Arthur C. Clarke 2016).

Traduction : Henry-Luc Planchat
24,00 €
Parution : Juin 2021
576 pages
ISBN : 978-2-2071-5996-5
Fiche consultée 39 fois

Extrait

D’innombrables histoires commencent par un réveil. Disra Senkovi avait dormi pendant des décennies. Tandis qu’il hibernait, la durée d’une existence s’était écoulée sur sa planète; pour son corps inconscient, cela n’avait semblé qu’un instant – comme sa vitesse approchait celle de la lumière, le temps avait été comprimé par la relativité. Toutefois, pour lui, il n’y avait même pas de temps ; seulement l’oubli glacé d’une chambre de stase. On savait les construire, à l’époque.
Senkovi avait choisi son mode de réveil. Certains de ses collègues – qu’il considérait comme les moins imaginatifs – recevaient des informations essentielles, des nouvelles de chez eux, des rapports du vaisseau. En sortant d’hibernation, avec l’esprit plein de données, ils étaient prêts à bondir vers leur poste, à accomplir leur tâche sans attendre. C’était ridicule, puisque leur mission allait les occuper pendant des dizaines d’années. Senkovi n’éprouvait pas une grande estime pour la plupart de ses collègues.
Paradoxalement, il reprit connaissance avec le souvenir d’un rêve.
Il se trouvait dans une mer de corail chaude et limpide, qui avait perdu cet aspect virginal bien longtemps avant sa naissance. En pénétrant dans l’eau, les rayons du soleil créaient une profusion de saphirs. Plus bas, sa meilleure réminiscence de la Grande Barrière s’étendait à perte de vue dans une débauche de couleurs, de rouges, de violets, de verts, évoquant une cité extraterrestre. La vie tourbillonnait avec frénésie autour de cette métropole corallienne; des animaux nageaient, plongeaient, dérivaient, rampaient. Il se tourna lentement pour porter un regard divin et bienveillant sur sa création, mi-somnolent, mi-conscient, éprouvant le plaisir d’avoir conçu tout cela, mais sans déplorer que ce monde original eût disparu depuis longtemps.
Finalement, un de ses curieux amis lui signala sa présence et tortilla son corps flexible pour émerger d’une fissure dans les rochers, puis ondula prudemment vers lui. Des yeux comparables aux siens, néanmoins différents, l’observèrent un moment, avec cette illusion de sagesse que la nature n’accorde habituellement qu’aux hiboux. L’animal – difficile de déterminer le sexe d’une pieuvre à cette distance – tendit un tentacule dans sa direction, tel Adam pointant le doigt vers son dieu, et Senkovi avança lentement la main gauche pour le toucher.
C’était un rêve agréable. Il l’avait programmé lui-même, mélangeant une suite complexe de stimulations mentales tirées de ses souvenirs afin d’obtenir quelque chose de particulier. Il ne s’agissait pourtant que d’un rêve, d’une expérience irréelle, mais c’était ce qu’il voulait. Il avait dû pirater très habilement les ordinateurs du vaisseau pour le créer, car les rencontres avec la faune marine ne figuraient pas sur le menu des scènes de réveil. Le plus difficile n’avait pas été d’insérer la séquence neurologique dans la base de données mais d’effacer les traces de son intervention. Senkovi avait toutefois pu pénétrer bien souvent dans les systèmes de la mission sans se faire repérer. Il en avait conclu que les concepteurs du Projet Terraformation s’étaient montrés particulièrement négligents dans le domaine de la sécurité numérique et il avait continué tranquillement de bricoler ses programmes personnels. Après tout, que pouvait-il craindre ?
Au cours de ses incursions dans l’architecture virtuelle des protocoles de la mission, Disra Senkovi avait eu l’occasion de rencontrer Disra Senkovi, ou plutôt le rapport stocké sous ce nom. Bien que tous les membres de l’équipe soient des experts, il était curieux de connaître l’évaluation de sa personnalité. Pour une expédition de ce genre, s’étendant sur plusieurs décennies, deux grands critères de sélection distincts étaient pris en compte. L’un d’eux concernait la capacité d’un équipier à travailler dans un milieu restreint durant une longue période, à tolérer l’éloignement de la multitude et de l’histoire humaine. Il avait passé ce test sans problème. L’autre critère portait sur son travail dans un endroit confiné, en compagnie d’humains dont il ne pouvait pas s’éloigner. Il fut surpris de constater que, pour cette aptitude, ses mauvais résultats avaient failli lui valoir un refus. Senkovi se considérait pourtant comme un homme affable et communicatif. Depuis l’âge de neuf ans, il s’efforçait de créer des pseudo-intelligences afin de converser avec elles. Et chez lui, n’était-il pas entouré d’animaux de compagnie – plus que n’importe quel autre membre de l’équipe? N’était-ce pas l’indice le plus évident d’une nature humaine cordiale et chaleureuse? Il avait possédé dix-neuf aquariums, dont trois étaient assez vastes pour y nager. Il regardait la plupart des animaux aquatiques comme des amis proches. Comment pouvait-on lui imputer un comportement asocial, ou émailler le rapport de commentaires injustes et désobligeants ?
C’était de l’ironie, bien sûr. Les critiques portaient sur sa capacité à se faire des amis humains. Senkovi n’avait jamais été très doué pour cela. Il en avait quand même quelques-uns et travaillait efficacement dans un environnement où chacun se concentrait sur un objectif commun. Et pendant les périodes récréatives, s’il n’était pas le plus grand boute-en-train, au moins ne marchait-il pas sur les pieds des autres. À son humble avis, personne plus que lui n’aimait les bonnes blagues ; le seul problème, c’est que personne n’appréciait les siennes.
Quoi qu’il en soit, ajouté à son indéniable compétence, son comportement social foncièrement inoffensif suffit tout juste à le faire engager. Ensuite, la combinaison de quelques tests d’évaluation et de sous-programmes informatiques le propulsa à la tête de l’équipe de terraformation, comme adjoint du chef de projet – parce que, lorsqu’il y a dans le groupe un génie légèrement déjanté, mieux vaut le laisser tenir la barre que le faire ramer. C’était d’ailleurs le commentaire exact du psychologue qui avait recommandé sa promotion, et Senkovi, en lisant son propre dossier, savoura vivement ce compliment involontaire.
Mais il devait se réveiller complètement. Dans l’océan irréel où il s’était attardé, le tentacule n’avait jamais pu toucher son doigt et tous ses amis aquatiques étaient morts depuis longtemps sur la Terre, qui se trouvait maintenant à plus de trente années-lumière.

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