Just kids: Édition anniversaire

Illustrations de Lou Doillon
Auteur : Patti Smith
Editeur : Denoël

Ode à l'amitié amoureuse et inoubliable instantané du New York des années 60-70, ce récit d'initiation poétique retrace l'ascension de deux jeunes artistes.

« Nous nous étions promis de ne plus jamais nous quitter tant que nous ne serions pas tous les deux certains d'être capables de voler de nos propres ailes. Et ce serment, à travers tout ce qu'il nous restait encore à traverser, nous l'avons respecté. »

Inspirée par une filiation secrète, Lou Doillon rend hommage à l'œuvre de Patti Smith à travers 22 illustrations à l'encre fine.

Traduction : Héloïse Esquié
24,00 €
Parution : 18 Novembre 2020
320 pages
ISBN : 978-2-2071-6161-6
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Extrait

Je dormais lorsqu’il est mort. J’avais appelé l’hôpital pour dire bonne nuit une dernière fois, mais il avait sombré, sous des couches de morphine. J’ai pressé le récepteur contre mon oreille pour écouter sa respiration laborieuse à travers le téléphone, sachant que je ne l’entendrais plus jamais.
Ensuite, j’ai rangé mes affaires avec calme: mon carnet, mon stylo à plume. L’encrier cobalt qui lui avait jadis appartenu. Ma tasse persane, ma médaille Purple Heart, une boîte de dents de lait. Len­ tement, j’ai monté l’escalier en comptant les quatorze marches l’une après l’autre. J’ai remonté la couverture de la petite dans son berceau, embrassé mon fils endormi, puis je me suis allongée près de mon mari et j’ai dit mes prières. Il est toujours vivant, ai­je murmuré, je me rappelle. Je me suis endormie.
Je me suis réveillée tôt et, en descendant l’escalier, j’ai su qu’il était mort. Tout était calme à l’exception du bruit de la télévision, restée allumée toute la nuit sur une chaîne culturelle. Ils passaient un opéra. La scène où Tosca clame avec force et chagrin sa passion pour le peintre Cavaradossi m’a attirée vers l’écran. C’était une froide matinée de mars, j’ai mis mon pull.
J’ai levé les stores et la lumière du jour a inondé le bureau. J’ai lissé le tissu lourd qui drapait ma chaise et choisi un livre de peintures d’Odilon Redon, que j’ai ouvert sur l’image d’une tête de femme flot­ tant sur une petite étendue d’eau. Les Yeux clos. Un univers pas encore abîmé contenu sous les paupières pâles. Le téléphone a sonné, je me suis levée pour répondre.
C’était Edward, le frère cadet de Robert. Il m’a dit qu’il avait donné un dernier baiser à Robert pour moi, comme il me l’avait promis. Je suis restée inerte, figée ; puis lentement, comme dans un rêve, je suis retournée à ma chaise. À cet instant, Tosca a commencé la sublime aria «Vissi d’arte». J’ai vécu pour l’amour, j’ai vécu pour l’art. J’ai fermé les yeux et joint les mains. La providence décidait des termes de mon adieu.

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