Changeons de voie: Les leçons du coronavirus

Avec la collaboration de Sabah Abouessalam
Auteur : Edgar Morin
Editeur : Denoël

À défaut de donner un sens à la pandémie, sachons en tirer les leçons pour l’avenir.

Un minuscule virus dans une très lointaine ville de Chine a déclenché le bouleversement du monde. L’électrochoc sera-t-il suffisant pour faire enfin prendre conscience à tous les humains d’une communauté de destin? Pour ralentir notre course effrénée au développement technique et économique ?

Nous voici entrés dans l’ère des grandes incertitudes. L’avenir imprévisible est en gestation aujourd’hui. Faisons en sorte que ce soit pour une régénération de la politique, pour une protection de la planète et pour une humanisation de la société : il est temps de changer de Voie.

12,00 €
Parution : Juin 2020
160 pages
ISBN : 978-2-2071-6186-9
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Extrait

Préambule
Cent ans de vicissitudes
La grippe espagnole
Je suis une victime de l’épidémie de la grippe espagnole, et du reste j’en suis mort, en fait né-mort, et ranimé par les giflements ininterrompus du gynécologue qui me tint trente minutes suspendu par les pieds.
À vrai dire, j’en suis une victime indirecte. C’est jeune fille que Luna Beressi, qui allait devenir ma mère, avait contracté une lésion au cœur, en 1917 je pense. Une fois mariée, il lui fut interdit d’avoir un enfant, car l’accouchement lui serait mortel. Cet interdit fut caché à son époux Vidal. Quand elle se trouva enceinte, elle consulta une « faiseuse d’anges » clandestine (l’IVG ne sera institué qu’un demi-siècle plus tard) qui lui donna des produits efficacement abortifs, et elle prétexta une fausse couche devant son époux, qui se remit avec ardeur à son devoir conjugal. Enceinte à nouveau, elle eut une nouvelle fois recours à la faiseuse d’anges, qui lui administra les produits abortifs, mais on ne sait pourquoi le fœtus s’accrocha. Très perturbé, il naquit en sortant par le siège, étranglé par son cordon ombilical, le matin du 8 juillet 1921. Le gynécologue avait promis de sauver la mère. Il sauva mère et fils.
Je n’ai aucune mémoire de l’événement, mais j’en garde la marque jusqu’à maintenant par un sentiment d’asphyxie qui me saisit parfois, me donne l’illusion d’étouffer et dont je me délivre par un profond soupir. Quatre-vingt-dix-neuf ans plus tard, c’est le coronavirus, descendant indirect de la grippe espagnole (H1N1), qui vient me proposer le rendez-vous raté à ma naissance.
Comme j’aimerais poursuivre quelques projets et encore connaître quelques bonheurs, j’espère esquiver ce rendez-vous, mais chi lo sa ?

La crise mondiale de 1929
J’ai neuf ans en 1930. Mes parents ont choisi de s’installer à Rueil, en Île-de-France, dans une villa que mon père a décidé de construire selon les vœux de ma mère – bâtiment en pierre avec terrasse plutôt que toit, grands balcons en fer forgé, murs peints de couleurs douces. Mais ce fut l’année où la crise sévit en France et atteignit le commerce de mon père. Celui-ci perdit beaucoup de ses gains, il n’eut plus les fonds dont il pensait disposer pour la villa, et il se résigna à ce que la construction s’achevât en brique, que la brique remplaçât aussi le fer forgé des balcons, bref il fit terminer une villa que ma mère, quand elle la découvrit, trouva hideuse. Je fus témoin sans bien comprendre des querelles incessantes qu’elle en fit à mon père.
Finalement, nous nous sommes installés à Rueil à la fin du printemps 1931. Ma mère, après y avoir passé quelques semaines, se dépêcha un matin pour ne pas rater le train de banlieue qui la conduisait à Paris. Elle l’attrapa de justesse. Elle s’assit, semblant s’endormir, et ne se réveilla plus. On la trouva morte gare Saint-Lazare, victime de la lésion cardiaque causée par la grippe espagnole,
J’ai dix ans et je vis avec mon père, victime de la grande dépression économique qui ravage le monde. De cette crise économique, je n’ai rien vu, n’ai rien compris, je constatai seulement qu’à partir de ce moment et pendant quelques années mon père fut très soucieux de réduire ses dépenses et suspendit nos vacances annuelles en Savoie.
En somme, en 1921 et en 1931, ma vie a été bouleversée par la grippe espagnole. À partir de 1931, mon esprit s’est formé en subissant la marque des chocs successifs que provoqua la conjonction des effets du traité de Versailles, mettant fin à la Première Guerre mondiale et installant les germes de la Seconde, et de ceux de la crise économique de 1929, qui se poursuivit dans les années 1930 en entraînant des ravages politiques et sociaux.

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