Le Sourire de Jackrabbit

Auteur : Joe R. Lansdale
Editeur : Denoël

À Marvel Creek, petite ville reculée du Texas, racistes et fanatiques font la loi… jusqu’à l’arrivée de Hap et Leonard.
Hap Collins, ouvrier texan idéaliste devenu enquêteur, est heureux : il se marie enfin avec sa compagne Brett, qui dirige l’agence de détectives où il travaille avec son vieil ami, Leonard, noir, gay, républicain et bagarreur. Mais en pleine noce surgit une famille d’intégristes religieux, qui leur demande de retrouver leur fille fraîchement disparue, surnommée Jackrabbit.
Fusillades, bastons et humour sont au rendez-vous dans cette nouvelle aventure de Hap Collins et Leonard Pine, mais le regard que porte Joe R. Lansdale sur la profonde fracture de la société américaine actuelle, et sa culture de la violence, n’a sans doute jamais été aussi tranchant.

Traduction : Frédéric Brument
21,00 €
Parution : Mai 2021
304 pages
ISBN : 978-2-2071-6243-9
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Extrait

Même quand je passe un moment agréable, on dirait que la mort et la destruction rôdent alentour. Il arrive que je ne reconnaisse pas d’emblée cette paire de démons, pourtant ils sont bien là.
Possible qu’ils débarquent sous la forme d’un pick-up, dont les passagers paraîtraient tout à fait banals à première vue. Juste des gens qui vaquent à leurs occupations.
Mais il se peut aussi qu’ils soient porteurs d’une maladie répugnante aux symptômes multiples : haine et préjugés, ignorance couplée à un profond orgueil de ce qu’ils ignorent. Ce sont ces gens qui prennent des décisions en ne se fiant qu’à leurs tripes, ce qui est à peu près aussi sage que jeter des os de poulet ou lire dans les entrailles d’une grenouille pour présager l’avenir.
Je ne m’attends pas à leur venue et, même lorsqu’ils sont là, je ne comprends pas bien ce qui vient de débarquer dans ma vie. Avec mon expérience, je pourrais me croire capable de deviner sur-le-champ si un truc est susceptible de tourner au vinaigre, mais je me fais toujours avoir, et le genre de maladie dont ils sont infectés risque de se propager ; ce n’est pas tant leurs convictions que la façon dont celles-ci affectent les autres – ils disséminent leurs germes sans même en avoir conscience.
J’étais avec Brett dans la cour de notre maison, à profiter de notre samedi et d’un bel après-midi d’avril, et je faisais cuire des hamburgers et diverses saucisses au barbecue. L’arôme dégagé par les grillades était si fort qu’on pouvait les goûter rien qu’en claquant les lèvres.
Nous avions quelque chose à célébrer. Trois heures plus tôt, Brett et moi nous étions mariés devant le juge de paix de LaBorde. Pas de bible ni de prêtre – un simple mariage civil. Cela faisait des années qu’elle et moi envisagions de franchir le pas ; on avait fini par le sauter. J’étais au comble du bonheur.
Dans le bureau du juge, nous avions convié une petite assemblée, des amis proches et quelques chiens errants; il était prévu qu’ils viennent nous rejoindre d’ici peu pour notre pique-nique de mariage. On avait disposé des assiettes et des gobelets en carton sur une longue table aux pieds escamotables et sorti une glacière contenant un sac de glace. Des chaises pliantes étaient empilées sur le sol, prêtes à l’emploi. J’étais en train de décoller un hamburger du gril et de le retourner.
— J’avais d’abord envisagé une lune de miel à Paris, dit Brett, puis j’ai pensé à un barbecue dans le jardin et j’ai envoyé cette idée aux oubliettes.
— Ouais, chérie. La cuisine française peut aller se faire voir. Les hamburgers et les hot-dogs, c’est mon truc.
— Ne les laisse pas cramer, cette fois.
— T’inquiète. Je suis sur le coup. Et tu sais quoi : si tout se passe bien, après le déjeuner on pourra jouer au lancer de fer à cheval, et plus tard dans la soirée tu pourras jouer avec mon cul.
— Oh, toi, tu sais parler aux femmes.
— Tout juste, chérie. Reste avec moi et tu péteras dans la soie.
Un pick-up blanc grimpa sur le trottoir devant notre maison et s’arrêta près du chêne qui poussait au bord de la rue. Ce pick-up n’appartenait pas à un de nos invités ni à aucune de nos connaissances.
Les pneus du véhicule étaient si hauts qu’à l’ouverture de la portière le conducteur – un homme mince mais musclé d’une trentaine d’années, aux cheveux blond sable – dut quasiment prendre son élan avant de sauter sur le trottoir. De l’autre côté, une femme réussit à s’extraire du siège passager et fit le tour du pick-up par l’avant. Elle avait abaissé une sorte de marchepied pour descendre, que j’aperçus par-dessous le véhicule. D’avoir roulé à une telle altitude, ils devaient saigner du nez, tous les deux.
Ils s’avancèrent dans notre cour, ce qui me rendit un peu nerveux, surtout quand je vis le tee-shirt qu’arborait le jeune homme – un tee-shirt blanc, flanqué d’une inscription en lettres bleues sur la poitrine : white is right. Même si j’ai la peau aussi pâle que du lait, sauf quand je bronze, je ne partageais pas ce sentiment.
Le jeune homme, qui portait un jean noir et des boots à lacets, avait tant de tatouages visibles sur les bras et le cou que j’avais d’abord cru qu’il portait des manches longues.

De plus près, j’en distinguai d’autres en transparence sous son fin tee-shirt. Je pariai qu’il devait en avoir aussi, moins intéressants, sur d’autres endroits du corps, ainsi qu’une boîte pleine de tatouages adhésifs rangée chez lui, avec une capuche blanche pointue qu’il sortait à l’occasion de ses virées nocturnes avec le Ku Klux Klan. J’ai peut-être l’air de juger hâtivement, mais bon, ce tee-shirt m’en apprenait beaucoup.
La femme, la cinquantaine bien mûre, était vêtue dans un style que je qualifierais de pentecôtiste, à savoir que ses cheveux bruns étaient coiffés en un chignon si volumineux qu’on aurait pu y planquer un mixeur électrique, qu’elle portait une robe longue en jean bleue qui lui descendait presque jusqu’aux chevilles et était chaussée de bottes noires massives d’un modèle un poil plus élégant que des chaussures orthopédiques. Elle n’avait pas de maquillage, pas même de rouge à lèvres ou un trait d’eye-liner. D’après certaines idées religieuses, les questions de coiffure et de maquillage mettaient Dieu et Jésus dans tous leurs états, alors qu’ils étaient incapables d’arrêter une guerre ou d’éradiquer une maladie. Je me dis qu’il y avait peut-être un truc qui clochait dans les priorités de Dieu.

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