Pour te ressembler

Auteur : Christine Détrez
Editeur : Denoël

« Maintenant que j’ai des photos d’elle, peut-être qu’à les regarder attentivement les traits de son visage s’inscriront à rebours dans ma mémoire. Peut-être qu’à force de la regarder elle reprendra vie, dans une boucle des synapses de mon cerveau. À défaut de me souvenir, arriverai-je, enfin, à l’imaginer ? »

Christine Détrez a perdu sa mère à deux ans et demi et n'entendra plus jamais parler d'elle. Elle sera élevée par une autre femme, que de tout son cœur elle appellera maman. Devenue sociologue, épouse, mère à son tour, Christine Détrez s’autorise enfin le droit de savoir. Débarrassée de la peur et de la culpabilité, elle remonte avec ferveur le fil d’une vie, cherche, interroge, invente. À partir du souvenir d’un geste, celui d’une démarche, l’intonation d’un mot, mais aussi des comédies musicales qui ont bercé son enfance, elle érige le portrait d’une femme libre et passionnée, faisant ainsi de sa mère une véritable héroïne romanesque.
Entre enquête de terrain et coïncidences magiques, un récit littéraire fascinant qui pose la question de l’identité face aux silences et aux secrets de famille.

19,00 €
Parution : Août 2021
224 pages
ISBN : 978-2-2071-6357-3
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Extrait

Longtemps j’ai imaginé que ma mère ressemblait à Françoise Dorléac. La Françoise Dorléac des Demoiselles, mais aussi celle de L’Homme de Rio, la Françoise Dorléac vive et mutine, qui riait fort, la fofolle, la grande enfant, qui finit brûlée vive dans sa voiture, une Renault 10 de location, le 26 juin 1967. Elle avait vingt-cinq ans. Ce n’était pas du cinéma.
Si, pendant toute mon enfance, mon adolescence et jusqu’à peu, j’ai pu imaginer que ma mère ressemblait à Françoise Dorléac, c’est parce qu’il n’y avait aucune photo d’elle dans les albums, aucun portrait encadré comme j’ai pu en voir chez des amies ayant perdu jeunes un de leurs deux parents – cela arrive beaucoup plus souvent qu’on pourrait le penser. Aucune photo, aucune allusion dans les conversations, sauf cette mention, un jour, d’un accident de voiture, je ne sais même plus quand j’ai appris les détails, une voiture percutant un train en Tunisie, elle a été éjectée, le 28 décembre 1971, elle avait vingt-six ans.
Déjà je mêle mes souvenirs – du sable, du vide, du rien – avec ce que j’ai appris depuis. J’ai maintenant des dates, des photos, son sourire. Je sais qu’elle ne ressemblait pas du tout à Françoise Dorléac. Je lui trouve un air de Jackie Kennedy, cheveux courts, et ce regard si déterminé. Ou alors d’Elisabeth Moss, avec le menton un peu en galoche. Moi qui n’avais aucune idée de son visage, je peux désormais la reconnaître, sur ces photos de classe ou de groupe que j’ai reçues ces dernières années. Non, ce n’est pas elle en pull blanc dans la farandole organisée au 8 bis, nommé d’après le lieu où se tenaient les réunions des jeunesses étudiantes catholiques pour les normaliens et normaliennes de Douai. Ce menton, ce geste de replacer une mèche derrière l’oreille, en revanche, sur cette photo de classe de première, toutes en blouse blanche dans le parc de l’école normale des filles, je crois bien que c’est elle, attrapée de profil. Jamais je n’aurais pensé pouvoir un jour écrire cela : je peux désormais la reconnaître.
Grâce à un article de Nice-Matin, j’ai appris que la voiture que Françoise Dorléac conduisait le jour de l’accident était une R10, bordeaux, louée pour l’occasion à Sainte-Maxime. Je ne sais pas de quelle couleur était la voiture dans laquelle ma mère est morte. Petite, j’imaginais une voiture rouge, sur le modèle de celle de Starsky et Hutch. Je ne suis même pas sûre de la marque, une 4L, une R16, comme sur cette photo que j’ai récupérée, où elle pose au milieu des mimosas de la plage de la Chebba ? Dans ce cas, la voiture était, elle aussi, bordeaux. J’ai oublié de demander. Il y avait tant à demander. Et maintenant, mon père, lui aussi, est mort. Des personnes qui étaient dans la voiture ce jour-là, mon père, ma mère, mes grands-parents paternels, il ne reste plus que moi.

Et je suis celle qui ne se souvient pas. On ne se souvient pas, à deux ans et quatre mois.
Il aurait fallu demander, il aurait fallu s’y prendre plus tôt. Pour avoir le temps d’y revenir, de compléter, de chercher les détails, les précisions. C’est bien ce que m’a dit mon oncle, quand je l’ai enfin appelé : « Tu aurais dû demander avant, quand les gens qui l’avaient bien connue étaient encore vivants. Tu t’y prends bien tard. » Pourquoi maintenant, a-t-il sans doute pensé, lui qui, tout ce temps, a traîné le deuil d’une petite sœur adorée. Mon oncle qui, quand il m’a vue les premières fois, il y a seulement quelques années, partait pleurer en cachette, parce que je lui rappelais sa sœur, parce que je suis la fille de sa sœur, et qu’il avait peur que je lui ressemble, et qu’il était déçu que je ne lui ressemble pas plus. Parce que, m’a-t-il dit, j’ai les cheveux châtains avec des reflets auburn, comme elle. Parce que je suis plus vieille qu’elle ne l’a jamais été. Parce que mon fils aîné aura bientôt l’âge qu’elle avait quand elle est morte. Parce que je m’appelle Christine, et qu’elle s’appelait Christiane, et, dans cette enquête, nombreux sont celles et ceux qui se sont trompés, effarés ensuite d’avoir fait le lapsus : « Christiane, euh pardon, Christine, je suis désolé. »

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