Le système

Auteur : Ryan Gattis
Editeur : Fayard
Sélection Rue des Livres

6 décembre 1993. Quartiers sud de Los Angeles.
Scrappy, dealeuse notoire, est abattue et laissée pour morte devant la maison de sa mère, sous les yeux d’un toxico, seul témoin du crime.
Le lendemain, Wizard et Dreamer, tous deux membres d’un gang, sont arrêtés et jetés en prison en attendant leur procès.
Le problème ? L’un est coupable ; l’autre, innocent. Selon la loi du gang, ils doivent se taire et accepter leur sort. Mais, selon la justice, il faut que l’un parle pour dénoncer l’autre. Sinon, l’arme du crime, retrouvée chez eux, les fera tomber ensemble.
Ainsi commence l’histoire d’un crime, des coups de feu au verdict, racontée par le choeur de ses protagonistes : le coupable, l’innocent et la victime, les familles, et les acteurs du système. Ryan Gattis s’attaque à travers ce roman passionnant au système pénal américain, à ses injustices et à la mécanique cruelle qui broie ceux qui tombent entre ses rouages.

24,00 €
Parution : Juin 2021
480 pages
ISBN : 978-2-2137-0625-2
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Extrait

6 DÉCEMBRE 1993
21 H 18

Angela m’avait jamais regardé comme si j’étais un problème enfin réglé. Elle a encore rien dit pour l’instant, mais je sens ses mots venir comme je sens arriver un coup de poing. En moi-même, j’esquive déjà.
« C’est pas facile pour moi », elle me dit. Elle prend son élan avant de me rétamer avec : « Mais je voudrais que tu déménages, Jacob. »
Ça, c’est le K.-O. C’est fini. Y a plus rien à voir.
Quand Angela prend une décision, elle la lâche pas.
Là, elle me largue et me met à la rue d’un seul coup, mais c’est le bip du micro-ondes qui m’obsède. Il est neuf, le micro-ondes. Un homie* me l’a refilé la semaine dernière. C’est un Japonais. Du bon matos. Digital. Avec le truc qui te rappelle que t’as pas sorti ta bouffe. Et justement, je l’entends biper pour les macaronis. C’est la deuxième fois. Ça me rappelle l’électrocardiogramme de mon pote avant que son cœur s’arrête.
R.I.P., Tiny Gangster. Du Southside. Un vrai caïd de Lynwood. Un matón grande*. Le plus gros enfoiré que j’aie jamais rencontré. Mes souvenirs de lui viennent se mélanger avec le présent, alors la douleur brûlante et brute s’enfonce dans ma poitrine. Comme de la roche en feu.
Angela claque des doigts devant mes yeux.
« Allô ? Tu m’écoutes ou quoi ? »
Bip.
« Ou quoi », je dis.
Elle lève les yeux au ciel. Elle adorait quand je la faisais rire. Maintenant, elle me regarde comme si c’était juste… pitoyable.
« Tu comprends pourquoi ça marche pas, non ? Tu fais le gamin au lieu d’être sérieux. Tout est une blague pour toi ? Ce que je veux, c’est quelqu’un qui peut être plus qu’une seule chose, tu vois ? Quelqu’un qui peut gérer la réalité et me faire rêver.
– Attends. »
Je lui prends la main. Elle est froide. Elle veut pas être entre mes paumes, je le sens bien.
« Je peux faire mieux. Je peux être tout ça. T’acheter des fleurs. »
Angela retire sa main. Les autres, ils me disent toujours comment elle est trop bien pour moi. Comment elle est plus mûre, et de loin la plus belle par ici. Comment elle a un avenir. Même Wizard, il s’y est mis. À force, ça te rentre dans la tête. Et je regrette d’être parti de chez Little, et même de m’être grave disputé avec sa mamá qui disait que j’étais pas prêt pour ce genre de trip. Vivre avec une fille à dix-sept ans ? Elle le sentait pas. Je l’ai fait quand même.
Bip.
Je souris encore. Mais pas à elle. À mes pieds. Je leur parle aussi, genre : « Alors, si j’étais sérieux là, ça se passerait pas pareil ?
– Si, elle me dit. On a déjà passé tous ces caps-là.
– Alors, pourquoi tu veux que je sois différent si tu veux tout arrêter de toute façon ? »
Elle se penche en avant. Me regarde bien dans les yeux.
« Et ça, c’est toi au moins ? Ou juste ce que tes homies veulent de toi ? »
Je bats en retraite, genre « lâche l’affaire, putain ».
Mais elle lâche pas.
« Tu te souviens quand tu t’es fait griller avec les télés ? »
Je tripe là-dessus une seconde. C’était après les émeutes. Après que j’ai peut-être participé à l’incendie du Jack in the Box* sur MLK. Il y avait un box de stockage dans le quartier, bourré de merdes qu’on avait chourées. Les homies venaient à toutes les heures du jour et de la nuit pour le remplir. C’était bon, tout ça.
Elle dit : « Tu te souviens comment t’as fait genre tu trouverais un acheteur parce que Jellybean voulait voir qui serait cap ? T’es arrivé avec un gros sourire, comme si tu étais le gars de la situation. »
Putain. Je me rappelle. J’ai essayé de tout refourguer à une Coréenne qui avait un magasin d’électroménager sur Long Beach. Elle m’avait balancé aux shérifs. Ce qu’Angela dit pas, c’est que les conseils de Wizard m’ont servi. Pas de tatouage. Jamais fiché avec les gangs. Jamais photographié ou interrogé. Il existe aucune preuve que je sois affilié à un gang. Les shérifs m’ont même pas embarqué : justement parce que je suis un furtif comme ça. Et, en plus, madame Wong serait incapable de reconnaître qui que ce soit pendant une identification. Paraît qu’elle a montré un paisa* avec une tête d’ananas.
Angela me lâche pas des yeux. Elle veut que je dise quelque chose. J’ai pas les bonnes réponses, alors je dis rien. J’attends le bip. Mais il arrive pas.
Elle baisse la tête, puis la relève en rejetant ses cheveux en arrière pour dégager son visage. Elle me fait :
« Merci de pas rendre les choses plus difficiles. »
Tout ce qui me reste, c’est de la douleur qui me fait dire :
« C’est la moindre des choses, nan ? Bah, de rien. »
Sur son visage, son expression se tortille, un peu comme si elle savait pas quoi dire. Et je comprends. Je me sens pareil. Je sais que j’ai merdé. Quand j’étais défoncé, j’ai déconné avec Giselle, la cousine de Tiny. Mais c’est plus que ça. Angela m’a toujours mis la pression pour changer, pour me sortir de la rue. Trouver un boulot. Retourner en cours.
« On dirait que tu portes encore un masque quand t’es avec moi, elle dit. Le visage que tu crois que je veux voir. »
Le bip est parti pour de bon, je crois. Y en a que cinq, si je me souviens bien. Ça s’éternise pas ni rien. Ça me fait penser que tout est sur minuterie peut-être. Pas que moi et Angela. Tout. L’heure tourne. Le temps finit toujours par manquer.
Je me dis, pourquoi pas être cash avec elle si… si c’est ce qu’elle veut.
Alors je me penche en avant en disant : « Tout ce que j’ai maintenant, c’est une sensation de quelque chose qui me brûle depuis que tu m’as dit ce que tu avais à dire. »
Elle hoche la tête, genre ouais, c’est ça. Elle me croit pas.
« Je suis sérieux, je lui dis, c’est juste… »
Elle se mord la lèvre, se demande où je veux en venir avec ça.
Je dis : « Bonne chance. Dans la vie, tu sais ? La suerte*. Sérieux. Mais va pas traîner avec des homies. Je supporterais pas. Sérieux, c’est pas… C’est bon pour personne, ça. Pas pour moi. Pas pour toi. Pas pour Wizard. Pas pour le prochain. OK ? »
J’ai pas besoin de lui rappeler qu’on doit éviter une autre situation à la Tiny Gangster. Six balles. Dans un lit d’hôpital à Saint-Francis jusqu’à ce que son corps lâche. Il a pas pu résister aux bastos que l’ex de la meuf lui avait mises dans le corps.
Je dis : « Je vais y aller maintenant, d’accord ? Je prendrai mes affaires une autre fois. »
Ses yeux papillonnent. Je vois bien qu’elle pleure. Et ça me touche. Depuis tout à l’heure, elle est super détachée et calme, et mature, en m’annonçant ça. Une, deux larmes tombent, coulent sur sa joue. Je veux les essuyer. Mais c’est plus à moi de le faire. Avec son regard, elle dit qu’elle comprend ma douleur et qu’elle regrette d’avoir fait ça. Mais putain, merde ! Elle l’a fait. Et c’est fini. Et ça me brûle. La mamá de Little avait raison depuis le début.
« Si tu veux, Angela me dit.
– D’accord. »
Je me lève, comme un homme, et je trimballe le poids de toutes les conneries que j’ai faites, parce que j’ai pas le choix. Je suis obligé. Toujours.
Et je lui tourne le dos, et je prends la porte, et je me casse.
Et je me retourne pas…

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