Au nom de Sankar

Auteur : Kausalya Sankar
Editeur : Fayard
En deux mots...

L’histoire de Kausalya et Sankar aurait pu être celle d’un conte ou d’une tragédie grecque. Celle de deux amants indiens, opposés par leurs castes, qui ont cru que leur amour serait plus fort que tout. Aveuglés par leur passion, ils n’ont pas vu que leurs parents seraient prêts à tout pour les empêcher, même à les tuer. Un témoignage exceptionnel.

Kausalya est une activiste indienne luttant contre les crimes d’honneur et le système des castes. Elle a fondé le Sankar Social Justice Trust. Elle a obtenu plusieurs prix en Inde, comme le Personality Award (2017) du magazine Ananda Vikatan, le Bravery Award (2018) de la chaîne de télévision Puthiya Thalaimurai ou le Social Award (2018) du magazine Just For Women.

Parution : 11 Mars 2020
224 pages
ISBN : 978-2-2137-1212-3
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Présentation de l'éditeur

L’histoire de Kausalya et Sankar aurait pu être celle d’un conte. Kausalya vient d’une haute caste. Sankar, lui, est un Intouchable. Il est de ceux qui, en Inde, sont exclus de tout. Des parias. Tout était fait pour qu’ils ne se rencontrent pas.
Et pourtant, ces deux que tout oppose se rencontrent et tombent amoureux. Aveuglés par la passion, Sankar et Kausalya pensent que leur amour sera plus fort et décident de se marier.
C’est là que tout bascule. Le 13 mars 2016, un dimanche d’été, à Udumalpet, petite ville de l’État du Tamil Nadu, dans le sud de l’Inde, cinq hommes, à visage découvert, débarquent soudain sur deux mobylettes et foncent sur le couple. Armés de longs couteaux, ils lacèrent Sankar.
Quelques minutes plus tard, le jeune homme de 22 ans meurt dans l’ambulance. Un crime d’honneur, dont les initiateurs ne sont autres que les propres parents de Kausalya.
Kausalya a tout perdu. Mais elle a décidé de transformer son chagrin et sa colère en lutte. Dans ce témoignage exceptionnel, celle qui est devenue le symbole en Inde de la lutte contre les castes raconte son histoire. Pour la mémoire de Sankar, pour en finir avec les crimes d’honneur et le mépris des femmes. Et pour que l’amour triomphe enfin des castes.

Extrait

Introduction

Je n’ai fait qu’un pas dehors et c’est le chaos. Il y a ce bruit étourdissant qui me fait vaciller. Celui des roues du brancard, des pas lourds et pressés des soignants se précipitant vers nous, les sirènes des véhicules de l’hôpital de Coimbatore. Ma tête grince sous de multiples plaies et un bandage de fortune. Du sang inonde mon churidar1 violet, ma main gauche est estropiée.
Mais il y a surtout cette image indélébile : le corps de Sankar, mon mari, étendu sur une civière entraînée à toute vitesse vers le bâtiment. De nous deux, c’est lui qui a le plus encaissé.
Quelques instants plus tard, nous sommes à l’intérieur de l’hôpital, dans un couloir blafard. Des médecins se sont attroupés autour de lui, des infirmières inspectent ses blessures et tentent de le réanimer. Je me tiens derrière le cercle. Je suis sonnée, mais tente par tous les moyens de vérifier qu’il va bien, qu’il va se réveiller.
Un des médecins relève la tête :
« Qui est venu avec ce jeune homme ?
– Il n’y avait que cette fille », rétorque l’ambulancier.
Le docteur me jette un coup d’œil furtif. Il repose ensuite son regard sur Sankar et son corps mutilé, puis recommande au chauffeur : « Ne lui dites rien. »
J’entends, je comprends, mais je ne peux toujours pas concevoir ni même imaginer que c’est terminé. Autour du corps, les soignantes viennent pourtant de stopper leurs tentatives de le réanimer. Il n’y a plus aucun espoir.
Mon cœur s’agite, mes mains tremblent, mais le choc m’empêche de pleurer. Instantanément, je perds pied, tandis que le cercle autour de Sankar se défait en silence. Je manque de tomber, on me relève et, dans l’urgence, on m’assoit sur une chaise roulante.
Je ne vois plus rien, je ne sens plus rien. On me mène dans une autre pièce, puis encore une. Tout va trop vite. À peine les roues s’arrêtent-elles que je sens des mains me saisir la tête et la lame d’une tondeuse heurter mes plaies. On me rase les cheveux. « On est obligé de te tondre si on veut te recoudre », j’entends, incapable de réagir.
J’observe mécaniquement la petite pièce aux murs froids dans laquelle je suis assise − une sorte de lobby menant à l’unité de soins intensifs. Des étagères de bois sont remplies de médicaments. D’autres blessés, certains allongés, attendent sur des bancs de ciment, tandis que des blouses blanches courent dans tous les sens.
Mes cheveux jonchent maintenant le sol. Je les regarde, détachée, lorsqu’apparaissent dans mon champ de vision les pieds d’un homme vêtu d’un uniforme kaki. Je relève la tête. La peau foncée et le ventre légèrement replet, il se tient devant moi un moment sans rien dire. Puis il me murmure doucement : « Ne pleure pas. »
Sans m’en rendre compte, les larmes ont déjà inondé mon visage. Je ne lui réponds rien et il recule, le temps que l’équipe médicale termine son travail.

Mes joues sont désormais serrées par un bandage grossièrement attaché autour de ma tête. Il faut soigner ma main. Une jeune infirmière s’approche : « Je suis désolée, mais nous allons devoir couper votre bague à l’annulaire gauche. » Cette phrase me secoue. Ce bijou n’est pas de l’or, il ne vaut rien, mais c’est un symbole : avec Sangeetha, une de mes amies, nous portons chacune le même.
« Il va falloir que tu sois forte, que tu encaisses la douleur, poursuit l’infirmière. Parce qu’après, je vais devoir recoudre ton doigt. » Des larmes inondent mon bandage. Je revois le corps de Sankar dans l’ambulance, son cou entaillé jusqu’à l’os, la chair qui s’échappe de son tee-shirt bleu gorgé de sang. Personne, jamais, ne devrait assister à cela.
Plus que les images, ce sont ses derniers mots qui résonnent encore en moi : « Paappa2, écoute-moi. Ne fais confiance à personne dans ce monde. Ne donne pas ton amour. Sois juste toi-même. »
Je viens de comprendre : Sankar est mort.

L’équipe médicale me pousse sur quelques mètres. Cinq marches à descendre avec ce fauteuil roulant, et nous arrivons dans la pièce principale de l’unité de soins intensifs.
Six lits bordés de draps beiges sont disposés. Sur cinq d’entre eux, des vieillards semblent attendre la mort. J’hérite d’un de ceux du milieu.
Les infirmières et les médecins effectuent les perfusions habituelles. Puis ils quittent la pièce, me laissant seule, toute consciente désormais de ce que je viens de traverser.

Ce matin encore, j’étais une femme comblée. Avec Sankar nous avions fait beaucoup de sacrifices pour nous aimer. D’une heure à l’autre, je me retrouve à devoir tout reconstruire sans lui.
Cette pensée me panique. J’étouffe. J’essaie de fermer les yeux, mais le visage de Sankar dans l’ambulance me revient comme un coup de poing. Je suffoque. L’angoisse, les larmes, la peur. Les vertiges reprennent quand la porte s’ouvre.
Le bruit de la chaise en plastique contre le sol me fait mal à la tête. L’homme à l’uniforme kaki la soulève jusqu’à la placer à côté de mon lit. Il est accompagné d’un collègue. Les deux me dévisagent un moment, en silence, le temps que je calme mes sanglots.
« Je suis l’inspecteur Thavamani, annonce finalement celui qui semble être le chef. Il va falloir que tu nous dises très clairement ce qui s’est passé. Si tu veux aller plus loin, les poursuivre et les mettre en prison, il va falloir que tu sois calme. »
Sa voix est claire, puissante et déterminée. Il n’utilise pas d’argot et s’exprime noblement. À sa façon de parler, j’imagine, à tort, qu’il est originaire de Tirunelveli, grande ville du sud du Tamil Nadu. Ici, on raconte que ceux qui sont nés là-bas sont des personnes droites, fortes et loyales. Instinctivement, je me sens en confiance avec lui.
L’inspecteur Thavamani sort son carnet et un stylo. Son assistant se tient debout, prêt à prendre ma déposition. « Alors, demande le plus gradé, dis-nous ce qui s’est passé. Laisse-moi savoir. Ensuite, on verra ce qu’on peut faire. »
Je reprends légèrement mon souffle, lutte contre mes émotions. J’ouvre la bouche et bredouille trois mots : « Nous étions mariés. »
L’inspecteur Thavamani continue de me fixer et ne me relance pas, soucieux de me laisser aller à mon rythme.
Il semble connaître la suite. Il a dû en voir d’autres.
Il attend plusieurs secondes que je reprenne le fil de mon histoire depuis le tout début.

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