Les cicatrices de la nuit: Prix du Quai des Orfèvres 2020

Auteur : Alexandre Galien
Editeur : Fayard
Sélection Rue des Livres

En se faisant muter à la brigade criminelle après vingt ans de "Mondaine", le commandant Philippe Valmy espérait s'éloigner des bars et des boîtes où il restait jusqu'à l'aube, et ainsi sauver son mariage. Mais quand il découvre que la victime de sa première affaire de meurtre est une de ses anciennes indics, il comprend tout de suite qu'il va devoir replonger dans les eaux troubles du Paris nocturne. Pour le pire. Les cicatrices de la nuit sont de celles qui ne s'effacent pas...

Né en 1989, Alexandre Galien a fait des études de droit et de sciences criminelles, puis intégré en 2015 la Direction Régionale de la Police Judiciaire. Il a déjà publié deux romans à quatre mains sous le pseudonyme d'Alex Laloue. Désormais en disponibilité, il se consacre à l'écriture.

8,90 €
Parution : Novembre 2019
Format: Poche
360 pages
ISBN : 978-2-2137-1312-0
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Extrait

Le 6 octobre 2018 – 20 h 00

Le regard brouillé par l’émotion, Philippe Valmy laisse couler une larme qui vient heurter la surface de son verre de whisky. Grisonnant, les yeux bleus, son visage est familier dans tout ce que Paris compte de clubs échangistes, boîtes de strip-tease, restaurants à la mode ou bars dansants. Voilà vingt ans qu’il écume les boîtes de nuit parisiennes en compagnie de Louis, son coéquipier.
Il ne s’est pas vu devenir vieux. Comme commandant à la brigade de répression du proxénétisme, groupe Cabarets, officiellement il gère les autorisations administratives des établissements de nuit. Mais sa vraie mission est de « prendre la température » du Paris nocturne. Savoir où se côtoient le show-biz, le grand banditisme et parfois les flics. Il connaît tout le monde, et tout le monde le connaît. C’est son métier. C’était son métier : ramener des infos, entendre ce qui se dit entre deux portes ou deux banquettes de club libertin.
Ce soir, c’est son pot de départ. Il quitte le monde de la nuit et intègre la brigade criminelle. Sa femme, Élodie, le lui a demandé. Les virées nocturnes n’usent pas que les flics. Les paillettes seront remplacées par des gouttes de sang, les boîtes de nuit par des scènes de crime, et les verres vidés sur un coin de comptoir vont se transformer en longues autopsies. Il n’y a bien que dans la police que l’on peut changer de boulot à cinquante ans.
Après le long discours de son chef de service, Philippe a inauguré le buffet, servant les premières coupes de champagne à ses amis, ses collègues, tous ceux qu’il a croisés et aimés pendant vingt ans de PJ parisienne. Dans les locaux tout neufs du Bastion, qui remplace le 36, quai des Orfèvres, de longues tables s’étirent le long du couloir, garnies de cacahuètes et de charcuterie. Des rires se font entendre, quelques pique-assiette tiennent le siège autour du pain-surprise, et lui, la star de la fête, se retrouve seul au bout du couloir, à larmoyer comme un môme dans son verre de Jack Daniel’s.
« Putain, ils ont même pas eu le bon goût d’acheter une bouteille de single malt. » Louis se tient devant lui. Bedaine en avant dans son costume mal taillé, sa chemise blanche ornée de ses éternelles bretelles rouges. Il le regarde de ses grands yeux tristes.
« Tu vas pas faire ta pleureuse, Louis. On ne va pas en vouloir à l’amicale de ne pas avoir vendu assez d’écussons.
– T’as raison, et de toute façon, ce soir, tout a un goût dégueulasse.
– T’as pas l’impression d’en faire des caisses ?
– Un peu… Mais on ne part qu’une fois.
– C’est vrai. On n’a pas deux fois l’occasion de faire une dernière impression. »
Les deux flics regardent du coin de l’œil le pâté en croûte qui trône sur la table, éternel rescapé des pots de départ. Ils revoient les nuits qu’ils ont passées à écumer la capitale à bord de leur voiture de fonction, quand Paris défile comme un film que l’on connaît par cœur, mais dont on espère à chaque fois que la fin sera différente. Et puis, non. Une fille qui fait un coma dans un caniveau, deux pochtrons qui se tapent sur la courge à l’ombre d’une ruelle malodorante, parfois un flingage… Les nuits se ressemblent toutes, ils ne s’en sont pourtant jamais lassés.
Il est minuit, le buffet est vide, les cadavres de bouteilles s’empilent sur les tables. Tout le monde est parti, ou presque. Il ne reste que les copains, les vrais. Ceux sur l’épaule de qui on a le droit de s’effondrer de temps en temps. Ce sont les dernières minutes de Philippe dans le service. Il est hors de question pour ses amis de le laisser partir sans un dernier tour de piste.
C’est comme ça que cinq vieux flics se retrouvent entassés dans une Ford Focus hors d’âge, en route vers le centre de Paris, leur terrain de chasse. Sortie du bâtiment, la voiture banalisée slalome entre les engins de chantier jusqu’à la porte de Clichy. Sur les Maréchaux, la clarté blafarde des lampadaires se mêle aux néons criards des kebabs et des chichas. Changement de décor. Dans le quartier de l’Opéra, les bâtiments brillent de mille feux, l’éclairage public est flamboyant, et les vitrines des grands magasins caressent l’iris de Philippe de leurs lumières subtiles. Il pense à la magie du Paris nocturne qui permet, en une minute de voiture, de passer des toxicos de la place de Clichy aux couples BCBG qui se baladent autour des Grands Boulevards.
À trois heures du matin, Philippe et ses collègues se séparent, après avoir fait la tournée des grands-ducs, en quelques accolades viriles sur un trottoir. Louis se retient de pleurer à son tour et s’en va en dernier, adressant à peine un regard à son coéquipier.
Seul face à une vitrine de magasin, Philippe regarde son reflet : son mètre quatre-vingt-treize, sa silhouette longiligne, ses cheveux grisonnants, mi-longs, et sa barbe poivre et sel. Dans son costume gris, il ressemble à un acteur des années cinquante. Il continue sa route sans trop savoir où il va. Il sait pourtant qu’il lui reste une personne à voir, un dernier adieu à faire. Direction le Boudoir, le club échangiste le plus sélect de la capitale.
Après avoir arpenté les ruelles du quartier Sainte-Anne, il arrive à l’angle de la rue Vivienne. Devant une façade vide de toute inscription, une file d’attente s’étire sur une vingtaine de mètres. Des couples, de tous âges, attendent timidement de passer devant le physio. Il surprend la conversation d’un quinquagénaire bedonnant et d’une jeune fille aux yeux tristes. Le vieux gentleman tente de négocier ce qui semble être, pour lui, le prix d’une soirée réussie. Philippe reconnaît Cynthia. Il ne lui adresse pas un regard. Le monde de la nuit, c’est fini. Il ne remettra sûrement plus les pieds ici. À son arrivée, le videur lui serre la main, puis lui ouvre la porte sans poser la moindre question, ce qui n’a pas échappé au micheton qui se fend d’une remarque déplacée. Lui ne rentrera pas ce soir. La belle escort sera payée au même tarif et le raccompagnera à son hôtel pour le dernier acte de la triste mascarade qui se joue trop souvent entre une fille paumée et un préretraité libidineux.
Une fois dans le club, Philippe se dirige doucement vers le bar. La musique électro-pop résonne bien moins fort que dans les autres boîtes parisiennes. La décoration noire et épurée se passe de commentaires. Derrière le comptoir, Max, son ami de dix ans, grand et toujours tiré à quatre épingles, crâne chauve et carrure de sportif.
« Alors, la police, on cherche les réponses dans son whisky ? Tu ne penses pas que c’est un peu cliché ?
– Désolé, Max, mais je suis pas d’humeur à ce qu’on me taille un costard, là…
– T’as des emmerdes ?
– Pas vraiment, mais je fais ma tournée d’adieux…
– Comment ça ?
– Je quitte le service, je suis muté à la Crim’ lundi matin.
– À la Crim’ ? Mais t’adores la nuit, tu me l’as toujours dit…
– Je sais, mais disons que je fais ça pour Élodie…
– Je vois… Et elle est contente ?
– Ça aidera.
– À quoi ?
– Je vais lui dire, Max.
– T’es sûr ?
– Elle a le droit de savoir. Ça fait des années que je lui mens.
– Je suppose que c’est pour ça que t’es pas chez toi.
– Entre autres… Je voulais aussi te dire au revoir.
– Arrête de te foutre de ma gueule. Bon, attends la fermeture, et tu dormiras dans un des lits…
– Non merci, faut que je rentre. Ressers-m’en un autre et j’y vais.
– Comme tu veux.
– Faut que je m’habitue.
– On se prendra un verre à l’occase.
Valmy vide son verre de whisky et son visage se fend d’un sourire triste.
– Max, tu sais très bien que ça n’arrivera jamais.
– Je sais… Adieu, poulet.
– Et arrête avec tes phrases à la Audiard. T’as trente-cinq ans, merde. »
Philippe sort du bar et se met en route jusqu’à chez lui. En remontant les Grands Boulevards, il jette un regard amusé sur la foule des noctambules. Un type dort sur un scooter pendant qu’une bande d’Anglais en maillot de rugby chantent, sans trop avoir l’oreille musicale, une chanson paillarde. Au détour d’une rue, un couple d’amoureux en pleine dispute lui rappelle qu’Élodie dort au fond de leur lit. Il presse le pas. Lui dire, vite, et, surtout, trouver du réconfort entre ses bras.
À la porte de son immeuble, il se trompe trois ou quatre fois de code. Il comprend que les quelques verres de la soirée ont eu leur petit effet. Sur son palier, son ventre se serre. Il va devoir tout lui avouer.

H – 4 h 05
avant la découverte du corps,
le 5 novembre 2018 – 23 h 55

Des spasmes secouent son corps, la chambre d’hôtel est maculée de sang. Je ne sais plus comment ni pourquoi. Je suis seul face à sa souffrance. La panique laisse peu à peu place à un sentiment étrange, diffus. Une fascination mêlée d’excitation. Je regarde mourir cette fille, doucement. La plaie béante qui s’étend d’un bout à l’autre de sa gorge lui dessine un étrange sourire. Abréger ses souffrances. Je dois l’achever. Maintenant. Une force me retient d’agir. Je souris. J’ai enfin fait ressortir ce poids qui me comprimait la poitrine depuis tant d’années. Je regarde mon reflet dans le miroir de la chambre et me vois différemment. Mes yeux pétillent, je ne tremble plus. Elle agonise, à un mètre de moi. Je suis dans une transe étrange.
Un enchaînement d’emmerdes. Voilà ce qui m’a amené ici, dans cette chambre de palace. C’est la loi de Murphy qui a fait ressortir le pire de moi-même. Un dernier tressaillement. La vie a quitté son corps. C’est le moment. Je m’approche d’elle, de cette enveloppe charnelle fraîchement dépourvue d’âme. Une flaque de sang l’entoure. Je m’apprête à la toucher. Merde, mes mains… À une seconde près, je me mettais en danger. Ne pas laisser d’ADN, d’empreintes… Je sors une paire de gants en latex de mon sac. Heureusement, j’avais tout prévu. Dans mon métier, il faut toujours tout prévoir. Je la fixe, encore. Ses yeux sans vie sont grand ouverts. Elle est belle. Une boule de feu s’élève de mes entrailles, je me sens bien. Mon couteau dans la main droite, je commence. Je me sens puissant, comme jamais je ne l’ai été. Tous les avantages en nature que j’ai pu connaître, tous les passe-droits ne sont rien. Le vrai pouvoir est là, entre mes mains.

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