L'Île de Jacob

Auteur : Dorothée Janin
Editeur : Fayard
Sélection Rue des Livres
En deux mots...

Sur une île au large de l’Australie dont le destin, entre crise écologique et crise migratoire, semble anticiper en accéléré celui de la planète toute entière, un garçon se trouve aux prises avec les émois et les découvertes de l’adolescence, cette période où là aussi tout s’accélère. Faut-il se protéger au risque de la solitude, ou faut-il s’exposer au risque de la catastrophe ? Telle est la question que pose L’île de Jacob.

18,00 €
Parution : Août 2020
208 pages
ISBN : 978-2-2137-1316-8
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Présentation de l'éditeur

Christmas Island, territoire australien, au large de Java.
Isolé depuis des centaines de millénaires, ce petit bout de jungle semble depuis peu subir en accéléré le destin de la planète toute entière, entre errances migratoires et crise écologique. Et c’est là qu’un garçon se trouve aux prises avec les vertiges et les éblouissements de l’adolescence, cette période où là aussi tout s’accélère.
Que pèsent alors les angoisses collectives lorsqu’on explore l’amour, le désir, l’amitié, et que l’on rencontre l’homme solaire et blessé qui fera basculer votre vie ?
Dans la chaleur tropicale suffocante, le jeune homme est initié à la puissance des sentiments.
Mais depuis John Donne on sait que nul homme n’est une île.
Si Christmas Island elle-même s’est fait rattraper par l’inexorable marche du monde, comment lui pourrait-il y échapper ?

Extrait

Mais aujourd’hui, Vicky est face à moi. Assise de l’autre côté de la table basse elle me regarde de très loin, comme si à travers mon corps elle voyait beaucoup plus qu’un personnage de sa jeunesse, comme si j’étais autre chose qu’un homme recroisé par hasard, après des décennies, dans une salle d’hôtel où le service du petit-déjeuner s’achève. Lorsqu’elle m’a aperçu la surprise l’a d’abord figée puis elle a avancé droit vers moi. Elle s’est laissée tomber dans le fauteuil et a posé son journal sur la nappe, au centre du halo jaune rabaissé par la lampe, sans faire attention aux miettes, au café au lait et aux capsules de confiture éventrées. Sur la page de une, peu à peu, la framboise et le sucre colorent le « o » de Morning.
Autour de nous tout est beige. L’éclairage tamisé s’oppose à la clarté du jour, les employés portent des badges qui, parfois, reflètent le soleil. Des clients évoluent, s’évitent au ralenti, un demi-sourire aux lèvres. C’est ce que j’aime ici, la délicatesse qui sépare ces gens réunis dans un même lieu sans vouloir ni attendre la même chose. Beaucoup d’hommes d’affaires, propres, quelques touristes à l’allure transitoire. Pas de familles. Une zone neutre qui sent, malgré les substances chimiques répandues au cœur de la nuit, la poussière et le textile neuf. Il y a des bouquets hauts, gras. Les mêmes que dans tous ces endroits. Ce même parfum ténu mais violent qui rappelle le spray désodorisant. Leurs longues fleurs funèbres, raidies dans la clim, me font toujours penser à la merde, au mariage et au deuil. Un immense vitrage bloque le ciel sur toute la longueur de la salle ; ses montants d’aluminium s’envolent très haut vers le plafond laqué. Et derrière cette trame, du bleu, de la lumière, – avec trente-six étages plus bas la ville éclatante scindée par les eaux de la baie – du vide, du bleu et de la grande lumière vorace qui butent ensemble contre le verre.

L’ascenseur s’ouvre. Un enfant trapu avance un pied je lui souris par réflexe il me regarde avec haine. Comme quoi un échange humain intense peut avoir lieu entre deux personnes qui ne se connaissent pas, ne se sont jamais vues et ne se reverront jamais.
Il a dû se tromper d’étage.
Ou peut-être incarne-t-il ma conscience, qui se serait décidée à me visiter en douce ; en traître. Peut-être son fantôme viendra-t-il s’asseoir sur mon lit cette nuit pour me murmurer à l’oreille : « Ne mens pas. On pourrait résumer. On pourrait dire : Hôtel, Restaurant/Bar, Vue panoramique sur le port de Sydney. À la limite ajouter une phrase sur l’océan qui brille. D’autres l’ont fait avant toi. As-tu tant d’heures que ça à massacrer ? N’as-tu vraiment rien d’autre à foutre ? Réponds-moi. » Alors je poserais ma main sur sa cuisse pour lui faire peur et je répondrais : « Ce qu’il te faut comprendre mon gogol c’est qu’à cause des coins sombres et des ampoules électriques devant le ciel, du double ruban LED du plafonnier suspendu dans l’espace comme les anneaux de Saturne, des croix que gravent dans le bois les petits rayons des spots, j’ai le sentiment d’être dans un wagon de train qui roule au-dessus des nuages et de voir mon passé défiler par saccades ; des regards avalés, des images à la découpe surnaturelle. »
Voilà ce que je lui dirais.
Mais le jeune garçon recule, appuie sur un bouton et la porte métallique se referme. Il disparaît. Vicky a remarqué la scène, elle se penche vers moi.
– Tu te souviens ? « Ce qu’il y a de plus émouvant dans la vie c’est un enfant laid. »
Je lui réponds que je me souviens très bien. C’était un défi entre nous. Trouver ce qu’il y a de plus émouvant dans la vie. « Ce qu’il y a de plus émouvant dans la vie, c’est… » Et nous remplissions les trois petits points. Ce jour-là, j’avais gagné. Plus exactement, j’avais dit « un enfant laid qui sourit ». Elle n’avait pas trouvé mieux, mais elle avait complété : « Un enfant laid mais pas un bébé moche. Un bébé moche ça n’est pas émouvant du tout. » Nous avions seize ans tous les deux.

Nous nous souvenons, donc. Il le faut bien. Nous commençons par sourire mais nous savons ce qui nous guette, nous attend, loin dans notre mémoire. La douleur va reverdir. Jacob Cazaly va renaître de ses cendres et mourir à nouveau. Nous ne pourrons rien faire. C’est étrange. Quand j’y pense, il me semble que ma vie entière s’est construite avec les débris du temps que j’ai passé sur l’île. Tout était là, en germe. Ma catastrophe intime comme la catastrophe globale. En fermant les paupières, j’entends l’assaut brutal des vagues contre les récifs, je respire l’odeur des choses pourrissantes, le souffle monotone des alizés rosis par le phosphate. Oui, tout a été joué là-bas, à échelle réduite. Nous étions comme des rats dans un laboratoire.

Le monde a bougé sur sa base, brament de nos jours des convulsionnaires dans les stades cramés. Ils nous prédisent la véhémence du feu. Ils ont raison, c’est le moment d’en profiter pour refourguer leurs boniments et toute la verroterie spirituelle. Dans les mégalopoles ou les steppes, des milliards de personnes sont à point pour y croire, qu’un bon paquet d’anges et de démons, avec leurs rouelles de pattes bleus ou leurs ailes de lumière, va nous tomber sur la tête ; que des légions vont nous ronger les os des pieds.

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