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Auteur : Chelsea Manning
Editeur : Fayard
En deux mots...

Les Mémoires de Chelsea Manning, la lanceuse d'alerte qui en 2010 a donné des documents classés défense à Wikileaks, notamment sur la guerre en Afghanistan et en Irak, et qui vient de sortir de prison.

Traduction : Raymond Clarinard
22,00 €
Parution : Octobre 2022
320 pages
ISBN : 978-2-2137-1318-2
Fiche consultée 46 fois

Présentation de l'éditeur

Février 2010, Chelsea Manning, analyste du renseignement militaire américaine déployée en Irak, divulgue des centaines de milliers de documents militaires classifiés. Elle les envoie à WikiLeaks. La déflagration est internationale. Son courage saisit le monde entier.
Chelsea Manning devient la première lanceuse d’alerte de notre temps.
Née en 1987 dans l’Oklahoma dans une famille modeste et troublée, elle nous dévoile son adolescence tourmentée, les raisons qui l’ont conduite à s’engager dans l’armée, et les coulisses de sa lutte pour la transparence de l’information.
Ses Mémoires poignants, au ton et à l’analyse exceptionnellement justes, offrent l’histoire d’une Amérique à l’imaginaire collectif grevé par le poids du terrorisme. Celle d’une génération désabusée par les promesses de liberté à l’ère du numérique. Et celle d’une émancipation.
L’armée a condamné Chelsea Manning à trente-cinq ans de prison militaire, l’inculpant de vingt-deux chefs d’accusation. Après sa condamnation, elle annonce en prison qu’elle s’identifie comme femme et combat pour avoir le droit d’effectuer sa transition. En 2017, Barack Obama, en fin de mandat, commue sa peine et la libère. Aujourd’hui femme politique,Chelsea Manning milite pour la transparence.

Extrait

Chez Barnes & Noble, Internet en accès libre n’est pas… rapide. Surtout quand on est sur un réseau crypté, à effectuer des pings entre des nœuds partout dans le monde pour dissimuler sa position réelle afin de préserver son anonymat. Mais il fallait bien que je m’en contente. Je voulais charger près d’un demi-million de rapports d’incidents et de journaux d’opérations importantes (SIGACT) que j’avais rapportés de Bagdad, stockés sur une carte mémoire. Il s’agissait de tous les rapports d’incidents jamais consignés par l’armée américaine en Irak ou en Afghanistan, toutes les fois où un soldat avait jugé qu’un événement était suffisamment important pour mériter d’être enregistré et signalé. On y trouvait les descriptions d’engagements avec des forces hostiles, ou de détonations d’explosifs. Les dossiers contenaient les chiffres des pertes, des coordonnées, des résumés professionnels d’affrontements confus, violents. Tout cela composait le tableau pointilliste d’une guerre qui n’en finissait pas.
La barre de chargement se remplissait lentement. Mais je n’avais pas d’autre solution, alors que les États de la côte est, balayés par le blizzard, subissaient des pannes de courant et que mon avion devait décoller dans douze heures.
J’avais rapporté les documents en Amérique dans mon appareil photo, sous la forme de fichiers sur une carte mémoire SD. Les douaniers de la Navy n’avaient pas cillé. Pour sortir les données, j’avais d’abord gravé les fichiers sur des DVD-R, que j’avais affublés de titres comme Taylor Swift, Lady Gaga, mix de Manning. Ce qui n’avait éveillé la curiosité de personne. Par la suite, j’avais transféré les fichiers sur la carte mémoire, puis fracassé les disques à coups de pied sur le gravier à l’extérieur des remorques et jeté les débris dans notre incinérateur, avec le reste des ordures.
Assise dans le café de la librairie en dégustant un triple mocha, j’ai laissé mon esprit vagabonder en écoutant de la musique électronique – Massive Attack, Prodigy – le temps que les chargements s’achèvent. J’avais prévu de faire passer sept séries de données, chacune nécessitant entre trente minutes et une heure. J’ai commencé à me dire que je n’arriverais peut-être pas à tout transmettre avant la fermeture de Barnes & Noble à 22 heures. Si c’est le cas, ai-je pensé, je suis fichue. C’est fini. Ça ne devait pas se faire, c’est tout. J’étais prête à jeter la carte mémoire dans une poubelle et à ne jamais réessayer.
Mais le Wi-Fi a fini par faire son travail. À 21 h 30, le dernier fichier était chargé. Il n’y avait pas de quoi pavoiser. J’étais éreintée et je devais me rendre à l’aéroport à 4 h 30 le matin suivant pour entamer le voyage de plusieurs jours qui me ramènerait en Irak. Mes sacs étaient dans ma voiture de location, j’ai donc dormi sur la banquette arrière, dans un froid glacial, sur le parking. Puis j’ai rendu l’auto et pris le métro jusqu’à l’aéroport national Ronald-Reagan, dans l’étrange atmosphère précédant l’aube.
Je ne m’inquiétais pas de ce qui risquait de m’arriver. Je m’efforçais simplement de survivre, jour après jour. J’étais douée pour compartimenter les choses. Je me débattais avec mon identité de genre, dans une armée qui interdisait officiellement aux personnes comme moi de porter l’uniforme.
À la fin de janvier 2010, quand j’ai atterri dans le nord de la Virginie, j’étais au bout du rouleau tant physiquement que psychologiquement. J’étais ravie de cette courte permission pour oublier un peu l’Irak et mon travail – et de revoir Dylan (ce n’est pas son vrai nom), mon petit ami à l’époque, qui étudiait à l’université à Boston. Quand je l’ai retrouvé, cela faisait moins de quatre mois que je servais à l’étranger. Mais, happé par la vie sociale de l’université, il est resté distant durant les quelques jours que j’ai passés avec lui. Il refusait de parler de tout ce qui pouvait avoir trait à notre avenir commun. Je me suis dit que c’était la fin de notre relation, et je suis retournée dans la maison de ma tante, dans le Maryland.
J’ai pris le métro de Washington pour me rendre au Tysons Corner Center. Je le connaissais bien, ce centre – c’est ce qu’on fait, quand on vit en banlieue, on va au centre commercial. Mais cette fois, je me suis prise en photo, dans la voiture, sur le chemin, avec une perruque blonde. C’est cette photo qui, plus tard, serait diffusée dans le monde entier, à mon grand dam. Une fois sur place, j’ai fait du shopping : j’ai trouvé un manteau violet chez Burlington Coat Factory. Chez Sephora, j’ai acheté du maquillage. Je voulais me trouver un tailleur qui fasse à la fois simple et professionnel, alors j’ai essayé des vêtements chez Nordstrom et Bloomingdale’s, en expliquant au vendeur que je faisais des courses pour ma petite amie, qui était à peu près de la même taille que moi. J’ai déjeuné dans un fast-food, puis je suis rentrée chez moi pour enfiler mes nouveaux vêtements et mettre la perruque blonde. J’ai passé le reste de la journée à me promener dans les cafés et les librairies habillée en femme. Je goûtais ce sentiment de liberté, d’évasion, la possibilité de porter ce que je voulais, de me présenter comme je le voulais.
De mon point de vue, être trans n’est pas tant lié au fait d’être une femme prisonnière dans un corps d’homme qu’à l’incohérence innée entre la personne que je me sentais être et celle que le monde voulait que je sois. Dans les semaines qui avaient précédé ma permission, je m’étais imaginée me promenant avec des cheveux longs plutôt qu’avec ma coupe réglementaire, portant des vêtements féminins au lieu de mon uniforme. Sur YouTube, j’avais regardé des vidéos de femmes trans qui décrivaient leur transition, tout en continuant à consulter ce qui se rapportait à mes domaines d’intérêt : les jeux vidéo, l’histoire alternative, la science.
Mais je ne tenais pas seulement à m’affranchir des restrictions et des préjugés de la société. J’avais à l’esprit quelque chose d’autre, d’encore plus pressant, et c’est pour cela que je m’étais installée avec mon ordinateur chez Barnes & Noble. Ces fichiers contenaient des révélations cruciales sur le gouvernement et sur la nature complexe de la guerre.

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