Des promesses sous les balles

Auteur : Adrian McKinty
Editeur : Fayard

1985, Carrickfergus, près de Belfast. Dans l'atmosphère électrique des Troubles, Sean Duffy reprend du service au sein de la RUC, la police d'Irlande du Nord. Au milieu de la nuit, le téléphone sonne, son collègue lui demande de l'aide sur une sombre affaire : le jeune Michael Kelly a-t-il vraiment tué ses parents avant de se jeter du haut d'une falaise ? Tout semble confirmer cette hypothèse mais Sean Duffy flaire quelque chose de louche. Doit-il écouter son instinct, quitte à s'attirer des ennuis ? Malgré les avertissements, il se refuse à abandonner et poursuit coûte que coûte cette enquête qui pourrait le mener à sa perte.

22,00 €
Parution : Avril 2024
448 pages
ISBN : 978-2-2137-2635-9
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Extrait

De la friture dans le scanner

Sssssssssssssssssssssssssssssss…
Silence.
Sssssssssssssssssssss…
Silence.
— Je ne capte rien, monsieur.
— Essayez encore.
— Bien, monsieur.
Minuit.
Minuit et tous les agents dorment, dit-on, mais autour de moi je ne vois que des policiers bougons, frigorifiés, qui se passent des clopes et scrutent l’Atlantique aux jumelles dans l’espoir d’être les premiers à apercevoir les feux de navigation du navire que nos ironiques collègues de la Special Branch1 surnomment désormais le « Bateau de la mort ».
Ssssssssssssssssssss…
Crachin du ciel.
Grésillements du scanner.
Des bouffées d’ondes sonores. Un fragment de néerlandais. Un animateur français, sans doute de RFI, informant le monde d’une voix exaltée que « Euro Disney sera construit à Paris ».
Nous sommes sur une plage, pas loin de Derry, sur la côte sauvage du nord de l’Irlande. Quand ça ? En novembre 1985. Reagan est président des États-Unis, Thatcher Premier ministre du Royaume-Uni, Gorbatchev tient depuis peu les rênes de l’URSS. L’album numéro un des charts britanniques est Promise de Sade, mais « The Power of love », la guimauve sentimentale de Jennifer Rush, truste encore les premières places des singles où elle est installée depuis un paquet désespérant de semaines.
Sssssssssss et puis le jeune agent aux commandes du scanner réussit enfin à se fixer sur la fréquence du Our Lady of Knock.
— Je les ai ! s’écrie-t-il. Ils approchent, monsieur !
Oui, c’est ce que nous attendions. La météo est idéale, la lune haute dans le ciel et la marée descend.
— On les tient, ces enfoirés, marmonne un des mecs de la Special Branch.
Moi, je reste coi. C’est par pure politesse que l’on m’a invité ici – parce qu’une de mes sources a livré un tuyau utile pour cette opération internationale complexe. Il ne m’appartient pas de commenter les événements ou de prodiguer des conseils. Pour me donner du courage, je tapote mon pistolet, puis j’ouvre mon carnet de notes à la page où j’ai glissé une carte postale du tableau de Guido Reni qui représente saint Michel écrasant Satan du pied. Je me signe discrètement et demande dans un chuchotement à bénéficier encore et toujours de la protection de saint Michel Archange, saint patron des flics. Je ne suis pas certain de croire en son existence, mais bon, je suis membre de la RUC2, la force de maintien de l’ordre qui a le taux de mortalité le plus élevé de toutes les polices du monde occidental, alors chaque petit coup de pouce talismanique est bon à prendre. Mon carnet de notes rempoché, je tends la flamme de mon briquet à un lascar au regard mauvais qui prétend appartenir à Interpol mais m’a plutôt l’air d’un barbouze du MI5 venu nous tenir à l’œil, bourrins d’Irlandais que nous sommes, et veiller à ce que nous ne fichions pas l’opération en l’air. Il marmonne un merci puis me passe une flasque qui se révèle contenir un gin d’excellente qualité.
— Santé, dis-je avant de boire une gorgée et de lui rendre la flasque.
— Tchin-tchin.
Ouais : MI5 à coup sûr.
La brise chasse quelques nuages qui masquaient la lune. Sur le parking derrière nous, un chien aboie.
Les policiers attendent. Les barbouzes attendent. Les hommes du bateau en approche attendent. Nous dévalons tous ensemble la même pente vers l’avenir.
Nous observons les vagues et l’horizon obscur et glaçant où ciel et mer se confondent quelque part au large de Malin Head. Enfin, à minuit et demi, quelqu’un s’écrie :
— Là-bas ! Je le vois !
Nous recevons l’ordre de quitter la plage. La plupart d’entre nous vont s’abriter derrière les dunes, tandis que quelques gradés futés décanillent jusqu’aux Land Rover pour trouver du réconfort autour de réchauds à alcool et de grogs au whisky. Je me retrouve derrière un banc de sable avec deux femmes en trench-coat qui semblent être des analystes de la Special Branch.
— C’est assez excitant, non ? me dit l’une d’elles, une brunette, d’un ton enjoué.
— En effet.
— Vous êtes qui, vous ? me demande sa collègue avec un accent de Cork assez cocasse qui fait penser au braiment d’un âne tombant au fond d’un puits.
Je décline mon identité, et il est clair qu’elle se désintéresse de mon cas dès que le mot « inspecteur » franchit mes lèvres. Ce soir, il y a des commissaires divisionnaires et même un sous-directeur de la RUC dans la nasse – alors moi, à côté, menu fretin.
— Pas trop tôt ! s’exclame quelqu’un.
Nous observons le Our Lady of Knock progresser sans hâte dans le chenal et virer en direction du rivage. Il a une allure un peu bizarre, ce bateau. C’est peut-être un petit cargo reconverti, ou bien un chalutier débarrassé de ses poulies et de ses chaînes. Il n’a pas franchement l’air en état de naviguer, mais il a tout de même réussi à traverser près de cinq mille kilomètres d’océan Atlantique.

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