Ils ont disparu...
« Toutes les 13 minutes, un enfant disparaît en France. Un phénomène qui doit nous alerter, car ce chiffre n’est pas seulement une statistique : il illustre une réalité qui nous concerne tous.
Journaliste et mère, j’ai souhaité briser ce silence assourdissant qui enveloppe plus de 38 477 disparitions. Comprendre ce qui se joue derrière ce fléau, ce qu’il dit de
notre société, de nous, de nos institutions.
J’ai donc enquêté et rencontré les familles, les associations, les policiers, les magistrats, les psychologues, tous ceux qui tentent chaque jour d’arracher ces enfants à l’oubli et de réparer l’irréparable.
Ces récits glaçants mais pleins de courage nous aident à répondre à la question essentielle : comment protéger ceux qui sont les plus vulnérables ?
Chaque enfant mérite d’être sauvé dans une société dont le devoir est de les protéger. »
Valérie Benaïm est journaliste, productrice et animatrice de télévision. Figure très connue du grand public, elle est chroniqueuse régulière dans l’émission Tout beau tout n9uf sur W9. Son dernier livre, paru en 2024, Il n’est pas celui que vous croyez, s’est imposé comme un best-seller.
Extrait
Une disparition toutes les 13 minutes
Je suis journaliste. Je suis mère, aussi. Deux statuts qui façonnent mon regard sur le monde et qui, parfois, le troublent, le bousculent, l’interrogent. Un sujet en particulier me revient comme un leitmotiv douloureux et dont la fréquence semble s’accroître : les disparitions d’enfant.
Cette vague sourde heurte nos consciences et nous laisse à la fois KO et impuissants, en larmes et désarmés, en colère et démunis. Et je m’interroge. Chaque disparition, chaque visage d’ange figé sur une affiche froissée par le vent, sur une photo dans les pages des journaux, sur l’écran de ma télé, sur le fil des réseaux sociaux, me ramène à une question, à une angoisse viscérale : ces drames se multiplient-ils ou notre regard s’y attarde-t-il davantage ? Est-ce la société qui s’éveille enfin à l’insoutenable ou est-ce moi, femme de presse et mère inquiète, qui perçois ces absences avec une acuité grandissante ?
Tous les jours dans le cadre de mon travail, sur les plateaux de télévision ou dans les studios de radio, je vois défiler ces affaires, je commente ces rebondissements, j’écoute des avocats s’exprimer et mon cœur se fend devant les témoignages de parents en pleurs. J’essaie de prendre sur moi, de mettre de la distance, de la réflexion ; mon métier me l’impose, mais la mère que je suis n’en peut plus. Je n’y arrive plus, vraiment.
Où sont-ils, ces enfants disparus ?
Mère et journaliste
Mon fils est déjà grand, mais est-il à l’abri pour autant ? Que se passe-t-il dans notre pays ? Est-ce spécifique à la France, à l’Europe ? Mon métier a-t-il un effet loupe trompeur ? Ce sentiment que chaque jour naît un drame impliquant un enfant est-il faux ? Le sujet m’asphyxie, il faut que je le prenne à bras-le-corps pour sortir la tête de l’eau, faire taire cette angoisse qui m’étreint.
Les noms résonnent dans l’inconscient collectif : Émile, Lina, Estelle, Aurore, Yves, Mathis, Yanis, Marion, Habib, Axelle… et tant d’autres ! Comme des échos déchirants, des souvenirs en suspens, des chapitres inachevés. Derrière chaque prénom, un destin brisé, des proches suspendus à un espoir ténu, une société ébranlée par l’incompréhension et l’impuissance.
La disparition d’un enfant n’est pas un simple fait divers. C’est une onde de choc qui se propage bien au-delà des frontières de l’intime. J’aurai toujours en moi l’image du petit Émile, son visage de poupon aux yeux rieurs, une fleur jaune derrière l’oreille, qui nous fixe dans un demi-sourire malicieux, ou encore celui de Marion dans sa jolie robe à carreaux qui tourne la tête vers l’objectif, serre-tête de petite fille sage sur ses cheveux au carré et sa frange qui encadre son adorable visage souriant au photographe. Puis Aurore, jeune fille brune aux portes de l’adolescence qui fixe l’objectif mi-sérieuse, mi-rieuse, et Yves qui du haut de ses 6 ans s’esclaffe sur la photo, bouille espiègle aux cheveux frisés et en bataille, Estelle au regard si doux, dans son pull rouge avec son chignon un peu défait et ses mèches qui lui tombent sur le visage. Hélas, je pourrais continuer la litanie des prénoms associés à ces images gravées en moi, en nous, et qui nous transpercent.
Pour comprendre ces drames, il faut d’abord s’attacher aux chiffres, froids mais éloquents. En France, en 2024, 38 477 disparitions de mineurs ont été signalées aux forces de l’ordre, soit une moyenne de 105 enfants portés disparus chaque jour. Cela équivaut à un enfant signalé disparu toutes les 13 minutes ! Toutes les 13 minutes1…
Même si ce chiffre est en baisse pour la première fois depuis 2021 (-6,1 %), il n’en demeure pas moins préoccupant. Faut-il être rassuré quand on sait que 95 % de ces disparitions sont des fugues ? Pas vraiment. La fugue n’exclut pas le drame, n’empêche pas la « mauvaise rencontre ».
Les autres cas incluent les enlèvements parentaux, après une augmentation nette entre 2022 et 2023 (+ 21,5 %), le chiffre est resté stable en 2024, avec 665 dossiers selon le 116 000 Enfants Disparus2, et les disparitions qualifiées d’inquiétantes sont à la hausse (+ 9 % depuis 2022).
Ces disparitions inquiétantes, hors fugues et enlèvements parentaux, s’élevaient en 2024 à 1 373 soit 3,6 % du total des signalements. Certes 3,6 % ce n’est, au fond, pas grand-chose, mais ce sont 3,6 % de trop, insoutenables. Et aucune statistique officielle ne nous révèle combien d’enfants ont été retrouvés depuis.
À l’échelle de l’Europe, la détresse ne connaît pas de frontières. Selon Missing Children Europe, en 2021, 54 655 appels concernant des enfants disparus ont été enregistrés par 22 lignes d’urgence à travers le continent. Cela équivaut à un enfant porté disparu toutes les dix minutes.
Ces chiffres, vertigineux, interrogent : sommes-nous réellement à la hauteur de cet enjeu ? Luttons-nous avec assez de force, de moyens, de conviction contre cette tragédie silencieuse ?
Je ne peux pas rester avec ces questionnements. Je dois aller plus loin.
