Le Bâtard du Roussillon

Auteur : Jacques de Villiers
Editeur : Fayard

1285, au temps des preux et des chevaliers.
Bientôt, Philippe le Bel sera roi. Mais avant cette consécration, il accompagne son père Philippe III le Hardi dans le projet fou d'une ultime croisade, en terre du Midi. Se plaçant sous la protection de Saint Louis, Philippe III, avec le soutien du pape, veut imposer son plus jeune fils, Charles, sur le trône d'Aragon.
Sur leur chemin se dresse la ville d'Elne, dont les remparts gardent l'entrée des Pyrénées. Elle est dirigée par un mystérieux gouverneur, surnommé « le bâtard du Roussillon », ou encore « Estefan le ruseur ». Aussi à l'aise avec les seigneurs qu'avec les manants, avec les chrétiens qu'avec les Maures, capable de se glisser dans la peau d'un conseiller du prince comme dans celle d'un cuisinier, quel parti cet homme imprévisible prendra-t-il ?
La tension monte et le choc s'annonce gigantesque. Personne n'en sortira indemne, et c'est peut-être de cet incroyable gouverneur que viendra la surprise. En quête de vengeance, manoeuvrant dans l'ombre et en solitaire pour des motivations que lui seul connaît, il va donner un cours inattendu à cette épopée.
Jacques de Villiers exhume dans ce grand roman historique une période méconnue de l'histoire de France, à travers un récit d'aventures peuplé de personnages aussi troublants que fascinants.

22,90 €
Parution : Avril 2025
496 pages
ISBN : 978-2-2137-2795-0
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Extrait

31 mars 1282, Palerme, Sicile, royaume de France.

Les mélodies grégoriennes résonnaient sur les murs de la ville qu’illuminait un soleil mourant. Lentement, au rythme monacal des clercs, dans la senteur des encens, la longue procession s’étirait depuis la porte Sainte-Agathe jusqu’à l’église du Saint-Esprit, en contrebas des murailles. La Sicile était en prière. Venaient d’abord les grandes familles palermitaines, drapées dans leurs vêtements flottants, à la démarche ombrageuse. Derrière elles, les enfants marchaient de leur pas incertain, moins sensibles aux piétés votives qu’aux uniformes arborant la fleur de lys qui jalonnaient les remparts. Suivaient les marchands et les artisans, recueillis et endimanchés dans leurs habits rugueux faits de bons tissus simples. Ils formaient un cortège important et marchaient par métier. Derrière, plus loin, ceux qui n’entendaient pas les chants ni ne sentaient l’encens boitaient et claudiquaient, à la traîne. Mendiants de toutes sortes, estropiés et myopes, ils étaient là néanmoins, venus prier la bonne sainte pour qu’elle exauce leurs vœux incomplets, mal emmanchés dans leurs esprits trop simples pour bien les exprimer. La procession s’étendait sur plus d’une lieue, tous les villages des alentours s’étant rendus à Palerme pour participer à la cérémonie. À la grande porte, des soldats aux tuniques bleutées regardaient passer cette foule sans piper mot. C’était une tradition importante ici, et Charles d’Anjou avait fait passer la consigne de ne pas abîmer la piété si forte ce jour-là. Rien n’est plus dangereux pour un pouvoir nouveau qu’une foi populaire écorchée.
Le gardien de la porte, silencieux, tenait d’une main le lourd battant forgé, et de l’autre sa lance. Il s’appelait Drohet. Il était capitaine, débarqué en Sicile avec l’oncle du roi de France, Charles d’Anjou, soutenu par le pape Martin IV. Il servait le monarque depuis vingt-cinq ans. Il s’était engagé dans la huitième croisade mais n’avait jamais quitté la France, blessé à l’œil par un éclat de bois qui aurait pu le tuer si la gangrène s’était répandue.
Drohet regardait passer la foule quand, soudain, il ressentit une douleur intense, aiguë ! Sa bouche se tordit en un rictus démembré, il ouvrit son œil un instant avant de recevoir un autre de ces cailloux que deux enfants venaient de lui envoyer au visage avec des ricanements malicieux. Hélas, ils avaient atteint son œil mort et l’intensité de la souffrance le fit sortir de lui-même. Drohet hurla, fendit la foule et, attrapant l’un des deux gamins par l’oreille pour lui donner la correction qu’il méritait, leva le bras pour lui administrer une claque quand soudain un coup de poing l’atteignit, donné par un homme qui n’avait pas compris l’espièglerie et ne voyait qu’un soldat français en passe d’assommer un enfant. Drohet, furieux, sonna la garde, trois soldats jaillirent de la cahute qui bordait la porte pour s’interposer entre lui et le père déchaîné. Très vite, le ton monta, ils étaient à présent dix Siciliens furieux qui demandaient des explications. C’en était trop ! C’était donc vrai ? Les Français allaient jusqu’à frapper les enfants, désormais, pendant la procession de sainte Agathe ?!
Drohet comprit que la situation pouvait dégénérer d’un instant à l’autre. Il se releva malgré la douleur lancinante et tenta d’apaiser la foule enragée qui se pressait maintenant contre les trois hommes qui le séparaient de cette vindicte naissante. Il leva les bras en vain, essayant d’expliquer que c’était la blessure de son œil qui l’avait fait réagir ainsi ! C’était déjà trop tard, toute la procession grondait et murmurait qu’un soldat français, encore un, avait presque tué un enfant de la Sicile, un petit être sans défense. Les hommes rugirent, le chant grégorien s’arrêta, les clercs hésitant à calmer le peuple ou à s’abandonner à leur sang méditerranéen, toujours présent par-devers leurs habits de lumière et de miséricorde. Drohet sentait la colère monter à mesure que la foule parlait de plus en plus fort dans ce dialecte enflammé auquel il ne comprenait goutte. D’autres hommes d’armes arrivèrent en renfort pour tenter de rétablir le calme, peine perdue. Une pierre jaillit, puis deux, puis vingt. Les Français se protégeaient comme ils pouvaient derrière leurs boucliers. Soudain, un bâton atteignit un soldat au visage. Il s’écroula. Le sang de Drohet ne fit qu’un tour, il ordonna de charger pour disperser la foule. Au diable les ordres de Charles d’Anjou ! Il ne comprenait rien à ce peuple superstitieux et colérique. Les Français tentèrent une percée mais des hurlements se firent entendre çà et là : il était trop tard, il fallait fuir, se barricader dans la cahute. Les gardes firent demi-tour en désordre devant Drohet désemparé par la clameur qui montait. La colère tournait à l’émeute, une main l’attrapa, une autre retint son pourpoint, son bras était empêché, il reçut un choc à la tête et tituba. Alors qu’il sombrait dans l’inconscience, il vit confusément une lame briller dans le soleil vespéral, brandie par un Sicilien furieux. Le sang gicla, son sang. Drohet s’écroula. La foule reflua alors dans la ville comme un torrent qui emporte tout sur son passage. Drohet, à terre, piétiné par les hommes qui couraient en direction de la caserne principale, hoquetait péniblement. Le sang lui sortit par la bouche. Bientôt, il resta seul, laissé pour mort. À l’agonie, il perçut encore les cloches qui sonnaient l’office. Il étouffa quelques instants. Ce soir, les Vêpres siciliennes sonnaient à Palerme. Drohet était mort

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