Mémoire sous scellés

Auteur : Saphia Azzeddine
Editeur : Fayard

A-t-on le droit de voler l'histoire d'un peuple? 
Après avoir été ravagé par la guerre, l'Irak est en proie à un autre fléau, moins spectaculaire mais plus vicieux : le pillage de son patrimoine culturel. Après que toute sa famille a été décimée par une bombe, Maya grandit avec une juste colère qui l'entraîne vers les sphères opaques du pouvoir, et c'est sans relâche qu'elle traque ceux qui confisquent le futur en pillant le passé et en fabriquant les récits d'aujourd'hui. De Bagdad à Paris, de Londres aux musées les plus prestigieux du monde, Maya se lance dans une enquête périlleuse afin de démanteler un réseau international de trafiquants et, l'ironie s'en mêlant, c'est sur le tapis rouge de la plus mondaine des soirées new-yorkaises que celle-ci se dénouera.
« Au Met Gala de New York, Kim Kardashian, posait, engoncée dans une robe lamée ornée d'une croix chrétienne aux côtés d'une icône tout aussi rutilante. Enrobé à la feuille d'or, le cercueil du prêtre Nedjemankh était le seul dont elle acceptait qu'il lui fasse de l'ombre, plus de 2 500 ans les séparant l'un de l'autre. Le sarcophage était là, dressé à côté de la star, impassible, sous une pluie de flashs dont il ne semblait pas vraiment comprendre le sens. »
Saphia Azzeddine est romancière, scénariste et réalisatrice. Mémoire sous scellés est son neuvième roman.

Note de l’autrice Ce livre est une fiction mais elle emprunte beaucoup à la réalité. Si les personnages principaux sont tout droit sortis de mon imagination, les situations, en revanche, ont bel et bien existé et font partie de l’histoire contemporaine : le faux témoignage d’une infirmière koweïtienne devant le Congrès en 1990, le pillage du musée de Bagdad en 2003, les actions opaques de l’Autorité provisoire de la coalition en Irak en 2004, l’enquête sur le pillage du musée de Bagdad par le procureur de Manhattan et ancien marine, Matthew Bogdanos, le scandale du fleuron du ciment français en 2013, l’affaire du sarcophage de Kim Kardashian au Met Gala en 2018, la condamnation du musée de la Bible de Washington en 2020, l’affaire du musée Getty en 2022, celle du Louvre en 2023, tout cela et bien d’autres choses dans ce roman sont réels.

21,90 €
Parution : Février 2026
250 pages
ISBN : 978-2-2137-3371-5
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Extrait

II. Congrès américain, Washington, 14 octobre 1990




« Monsieur le Président, Messieurs les membres de ce comité, je m’appelle Reema et je reviens du Koweït. Ma mère et moi étions au Koweït le 2 août pour passer de paisibles vacances. Ma sœur aînée avait accouché le 29 juillet et nous voulions passer quelque temps au Koweït auprès d’elle. […] Pendant que j’étais là-bas, j’ai vu les soldats irakiens entrer dans l’hôpital avec leurs armes. Ils ont arraché les bébés des couveuses et les ont laissés mourir sur le sol froid. J’étais horrifiée. Je ne pouvais rien faire et je pensais à mon neveu qui était né prématuré et qui aurait pu mourir ce jour-là lui aussi. […] Les Irakiens ont tout détruit au Koweït. Ils ont vidé les supermarchés de leur nourriture et les pharmacies de leurs médicaments, ils ont pillé les usines de matériel médical, ils ont cambriolé les maisons et torturé des voisins et des amis à moi. J’ai revu un de mes amis après qu’il a été torturé par les Irakiens. Il a 22 ans mais, aujourd’hui, on dirait un vieillard. Les Irakiens lui ont plongé la tête dans un bassin, jusqu’à ce qu’il soit presque noyé. Ils lui ont arraché les ongles […]. Ils lui ont fait subir des chocs électriques sur les parties […] sensibles de son corps. Il a beaucoup de chance d’avoir survécu. »

Ps : les […] sont des sanglots.

Reema avait 15 ans lorsqu’elle déclencha la Tempête du désert. À elle seule, elle convertit plus de la moitié de l’Amérique à la guerre. Avant son témoignage, l’opinion publique y était largement défavorable, mais aussitôt après, elle y consentit dans sa grande majorité. Magistral. Six minutes d’un sanglot douloureux devant le caucus du Congrès américain, une sorte de rassemblement de chefs de tribus blanches, pour exposer au monde entier les atrocités commises par les soldats irakiens au Koweït, arrachant des nouveau-nés hors de leurs couveuses, les projetant violemment au sol et forçant le personnel à les enterrer. Comme le bon sens des Américains, opposés à la guerre (et peu enthousiastes à l’idée d’envoyer pour la 93e fois en deux siècles leurs enfants au front), ne concordait pas avec l’agenda de l’administration Bush, cette dernière fit appel à un cabinet de conseil en images et en communication, Hilton & Knowles. Et c’est Arthur White, son fondateur, qui se chargea de la faire chialer. Reema apprit vite. Il n’y avait plus de temps à perdre pour aller forer de l’Arabe.

Sauf que c’était faux. Entièrement faux. Les couveuses, les bébés, les soldats sanguinaires de Saddam Hussein, rien de cela ne s’était produit, Reema n’avait rien vu du tout puisqu’elle n’était pas à l’hôpital Alldar de Koweït City en cet été 1990 mais dans sa chambre d’adolescente de l’ambassade du Koweït à Washington, là où son père, ambassadeur, était en poste. Personne n’alla vérifier l’identité de la jeune fille, larmes et sanglots suppléant le manque de preuves et, d’une manière plus générale de nos jours, à tout ce qui demande un effort intellectuel.
Aussitôt après son témoignage, Reema disparut de la scène médiatique et avec elle plus d’un million d’Irakiens de la surface de la terre. Personne ne sut ce qu’elle était devenue. Voulait-on vraiment le savoir ? Qui choisirait l’incommodité d’une vérité au confort d’un doute ? Après tout, on élisait depuis toujours des hommes pour nous protéger de ce qu’on avait peur de savoir.
Ce fut à Arthur White, à la tête de Hilton & Knowles, que cette vile engeance formée par la famille Bush confia le soin de faire chouiner « une pucelle de 15 ans pour amadouer des mal baisées de 50 devant leurs téléviseurs », avait-il élégamment résumé lors d’une première réunion de crise après que les premiers sondages anti-guerre étaient tombés au mois de juin 1990. Arthur n’eut pas à chercher bien loin ce qui touchait directement à l’âme : les bébés. Ils étaient de loin la dernière utopie à laquelle on s’agrippait. Cette arme de persuasion massive, empreinte de tendresse et d’innocence, permit d’aller à Bagdad débusquer les armes de destruction, elles aussi fictives, en moins de six minutes. Pour une dizaine de millions de dollars, Arthur fit de Reema la Ishtar des temps modernes. En formation accélérée et avec conviction, la fille de l’ambassadeur, transformée en infirmière intérimaire pour l’occasion, s’exprima avec une vive émotion et s’interrompait au moment juste, comme quand des images insoutenables rattrapent les mots et qu’elles les empêchent.
Seulement, elle lisait un texte, deux feuilles volantes, truffé d’annotations et de gribouillis en bas de page ; si elle devait hésiter, c’est parce que Arthur l’avait signalé sinon il lui fallait continuer. Continuer et livrer un récit sordide, précis, sanguinolent, pour que les gens, ce pot-pourri de personnes humaines qui ont le droit de vote, derrière leurs écrans, entendent l’explosion molle d’un crâne de nouveau-né koweïtien projeté au sol résonner dans leurs âmes. Tout cela était nécessaire pour aller faire la guerre en conscience, il fallait que l’image ignoble surgisse au moment où le doute s’installerait dans la tête des indécis, il fallait raconter l’horreur sans trop de scrupules, avec des détails, plein de détails, les fameux, ceux dont on dit qu’ils ne peuvent pas s’inventer, enfin…
À 1 h01 du matin, le 17 janvier 1991, la guerre fut déclarée. Cinq bombardiers F15 décollèrent de leurs bases militaires en Arabie saoudite. La Maison-Blanche se réjouit dans un communiqué officiel absolument pas ironique de leur parfaite ponctualité. Les chiffres ronds, ils n’aimaient pas ça, les Américains, c’était leur manière à eux d’annoncer que cette guerre serait très approximative…

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