L'empire contre-attaque

Auteur : Alain Bauer
Editeur : Fayard

« Quand la Chine s’éveillera… le monde tremblera », prédisait Alain Peyrefitte il y a un demi-siècle.

La Chine s’est éveillée et le monde n’a rien vu, ni rien compris. Augmentation de la puissance militaire et de l’industrie de l’armement qui lui est nécessaire, contrôle des ressources et sécurisation des chaînes d’approvisionnement, montée en puissance technologique : Alain Bauer démontre, sources parfois inédites à l’appui, que la Chine ne se contente plus d’être l’« atelier du monde » qui inonde la planète de produits bon marché. Elle se hisse inexorablement au rang de superpuissance. Et bouleverse de fait tous les équilibres auxquels nous nous sommes habitués ces dernières décennies.

Alain Bauer est professeur émérite au Conservatoire national des arts et métiers, fondateur du Pôle sécurité, défense, renseignement, criminologie, cybermenaces et crises (PSDR3C/ESDR3C). Il enseigne également à New York, Shanghai et dans les écoles spécialisées. Chine, la revanche de l’empire est le tome V d’une vaste analyse en sept volumes intitulée La globalisation piteuse.

22,90 €
Parution : 18 Février 2026
256 pages
ISBN : 978-2-2137-3443-9
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Extrait

3 septembre 2025, Beijing,
République populaire de Chine

Sous les yeux de monde entier, la nouvelle coalition mondiale des anciens Empires affirmait sa puissance renaissante.
Le défilé commémoratif du quatre-vingtième anniversaire « de la victoire de la guerre de résistance du peuple chinois contre l’agression japonaise et de la guerre mondiale contre le fascisme » s’ouvrait place Tian’anmen sous le regard du président Xi Jinping, quelques jours après le sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) qui avait vu le jour en 1996 en tant que « Shanghai Five », formé par la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan afin de régler leurs différends frontaliers après la fin de la guerre froide et l’effondrement de l’Union soviétique.
En juin 2001, le groupe avait évolué pour devenir l’OCS, incluant l’Ouzbékistan, et fixé son siège à Beijing. En 2017, le groupe s’est élargi pour inclure l’Inde et le Pakistan. L’Iran en 2023 et la Biélorussie en 2024 ont également été intégrés en tant que membres à part entière.
En outre, l’organisation compte quatorze partenaires clés, dont l’Arabie saoudite, l’Égypte, la Turquie, le Myanmar, le Sri Lanka et le Cambodge. Les États rassemblés par l’OCS représentent 43 % de la population mondiale et 23 % de l’économie mondiale.
Fin août 2025, les chefs d’État ou de gouvernement de la Chine, de l’Inde de la Russie, de la Turquie, du Pakistan, de l’Iran, du Kazakhstan, de la Biélorussie, du Kirghizistan, du Tadjikistan, de l’Ouzbékistan se réunissaient à Tianjin.
En y ajoutant les partenaires des BRICS (Afrique du Sud et Brésil notamment), et selon le rapport « Perspectives économiques mondiales » publié en avril 2025 par le Fonds monétaire international (FMI)1, les BRICS représentaient 40 % de l’économie mondiale (mesurée en parité de pouvoir d’achat, PPA) en 2024, avec des projections atteignant 41 % en 2025.
On pouvait compléter par la présence, pour le défilé militaire, des chefs d’État ou de gouvernement de la Corée du Nord, de la Birmanie, de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan, du Cambodge, de l’Indonésie, du Laos, de la Malaisie, du Myanmar, du Népal, de la Serbie, de la Slovaquie, du Vietnam, du Zimbabwe, de la Mongolie, des Maldives, du Congo et de Cuba.
Si le Premier ministre indien Narendra Modi avait in fine décidé de ne pas y participer (la situation dans l’Himalaya demeurant tendue et le soutien de la Chine au Pakistan durant le conflit de 2025 restant encore cuisant), sa rencontre, le 31 août 2025, avec le président chinois en marge du sommet de l’OCS, qui intervint peu après le voyage du ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi en Inde pour rencontrer le ministre indien des Affaires étrangères Subrahmanyam Jaishankar et le conseiller à la sécurité nationale Ajit Doval afin de discuter des prochaines étapes de leurs relations bilatérales2, reste un signe de rapprochement qui ne peut qu’inquiéter les États-Unis et ses partenaires du Quadrilateral Security Dialogue (Quad) (Japon, Australie, Nouvelle-Zélande) dans le Pacifique.
Le tête-à-tête comme les réunions multilatérales3 montraient des scènes qui auraient pu paraître incroyables après le conflit entre l’Inde et le Pakistan, armé et soutenu par la Chine : les chefs d’État de trois des plus grandes puissances mondiales, souriant et riant comme de bons amis à Tianjin. On pouvait y voir le Premier ministre indien Narendra Modi et le président russe Vladimir Poutine, main dans la main, entrant dans une salle de réunion remplie d’autres dirigeants mondiaux, se dirigeant directement vers le président chinois Xi Jinping, se serrant la main et formant un cercle étroit dans le meilleur angle possible des caméras des télévisions du monde entier. Face aux États-Unis et leur politique douanière, Narendra Modi montre que l’Inde peut trouver d’autres amis importants, dont la Chine, malgré le soutien de cette dernière à l’ennemi pakistanais et les tensions frontalières récurrentes entre les deux géants.
Le 26 juin 2025 déjà, la rencontre des ministres de la Défense de l’OCS à Qingdao permettait de retrouver sur la photo officielle, autour du représentant chinois, Indiens et Pakistanais, à peine distants, quelques semaines après une phase de confrontations directes incluant bombardement et pertes d’avions de combat4.
Il faut noter que, début août 2025, alors que les tensions commerciales et douanières s’intensifiaient, l’Inde signifiait sèchement ne pas vouloir acheter de F35 aux États-Unis.
Narendra Modi se préparait aussi à accueillir le sommet des BRICS en 2026…
Les cent vingt États du mouvement dit des « non-alignés », constitué en 1961 à Belgrade à l’initiative de Josip Broz Tito (Yougoslavie), Gamal Abdel Nasser (Égypte) et Jawaharlal Nehru (Inde), dans le prolongement de la conférence de solidarité afro-asiatique tenue en 1955 à Bandung en Indonésie, réunissant alors une trentaine de chefs d’État en présence de nombreux représentants de mouvements de libération nationale, tentent pour leur part de survivre à l’ombre des nouvelles alliances5.
Le tiers-monde politique y était né et avait solennellement affirmé les cinq principes de la coexistence pacifique entre pays de régimes politiques différents : le respect mutuel pour l’intégrité et la souveraineté, la non-agression mutuelle, la non-ingérence dans les affaires intérieures, l’égalité et le bénéfice mutuel et la coexistence pacifique. Comme le rappelle Michel Rogalski pour la Fondation Gabriel Peri6 : « Les puissances occidentales prirent l’exacte mesure de l’événement politique de portée mondiale. En effet, se réclamer du non-alignement ou du neutralisme dans un monde déjà structuré par la guerre froide, c’était tout simplement dire qu’on se refusait à n’être qu’une annexe du monde occidental, qu’on s’autorisait une existence autonome, voire qu’on jouerait de l’affrontement des deux “camps” pour les mettre en concurrence et s’insérer plus efficacement dans les échanges économiques mondiaux. Tout cela avant même que le processus de décolonisation ne soit achevé. »
Bien que présente à Bandung, la Chine était restée en marge des « non-alignés », probablement à cause d’un veto Indien, car le conflit entre les deux pays était toujours vif. D’autres grands pays comme le Mexique, le Brésil, l’Argentine, la Turquie restaient également à l’écart.
En 2025, à Tianjin, le president Xi Jinping a donc réussi une mobilisation historique contre l’Occident « américain », déjà en voie de dislocation.
En ouvrant, le 31 août, le sommet de l’OCS, il a annoncé la couleur : « La transformation qui va définir le siècle s’accélère en ce moment dans le monde, avec une nette augmentation des facteurs d’instabilité, d’incertitude et d’imprévisibilité. Comme on dit en chinois : Dans une course de cent navires, ceux qui rament le plus dur l’emportent. » Le lundi 1er septembre, il s’est fait plus explicite encore lorsqu’il a dénoncé « la mentalité de guerre froide et les actes d’intimidation7 ». Certes, il a in fine lancé son projet de Global Governance Initiative8, soulignant ses cinq principes fondateurs : « Respecter l’égalité souveraine, se conformer à l’État de droit international, pratiquer le multilatéralisme, préconiser une approche centrée sur les personnes et se concentrer sur la prise de mesures concrètes. Tous les pays, indépendamment de leur taille, de leur puissance et de leur richesse, sont des participants, des décideurs et des bénéficiaires égaux dans la gouvernance mondiale. L’histoire nous enseigne que dans les moments difficiles, nous devons rester fidèles à notre engagement initial en faveur de la coexistence pacifique, renforcer notre confiance dans la coopération gagnant-gagnant, avancer dans le sens de la tendance historique et prospérer en suivant le rythme de notre époque », a-t-il pu déclarer, obtenant plus ou moins formellement le soutien de tous ceux que l’activisme occidental exaspère.

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