Le Bureau des affaires occultes

Prix 2021 Maison de la Presse
Auteur : Eric Fouassier
Editeur : Albin Michel

Automne 1830, dans un Paris fiévreux encore sous le choc des Journées révolutionnaires de juillet, le gouvernement de Louis-Philippe, nouveau roi des Français, tente de juguler une opposition divisée mais virulente.
Valentin Verne, jeune inspecteur du service des moeurs, est muté à la brigade de Sûreté fondée quelques années plus tôt par le fameux Vidocq. Il doit élucider une série de morts étranges susceptible de déstabiliser le régime.
Car la science qui progresse, mêlée à l'ésotérisme alors en vogue, inspire un nouveau type de criminalité. Féru de chimie et de médecine, cultivant un goût pour le mystérieux et l'irrationnel, Valentin Verne sait en décrypter les codes. Nommé par le préfet à la tête du « bureau des affaires occultes », un service spécial chargé de traquer ces malfaiteurs modernes, il va donner la preuve de ses extraordinaires compétences.
Mais qui est vraiment ce policier solitaire, obsédé par la traque d'un criminel insaisissable connu sous le seul surnom du Vicaire ?
Qui se cache derrière ce visage angélique où perce parfois une férocité déroutante ?
Qui est le chasseur, qui est le gibier ?

Dans la lignée des grands détectives de l'Histoire, de Vidocq à Lecoq en passant par Nicolas le Floch, un nouveau héros est né.

20,90 €
Parution : Avril 2021
368 pages
ISBN : 978-2-2264-6074-5
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Extrait

Prologue

Affronter sa peur.
Lorsqu’il a découpé la toile de tente à l’aide d’un tesson de bouteille, l’enfant croyait trouver un refuge. Il ne pouvait pas imaginer ce qui l’attendait à l’intérieur. L’escalade de la peur. Tous ces regards enfiévrés, tous ces visages effarés qui lui renvoient sa propre terreur... Maintenant il gît là, tremblant de tous ses membres, recroquevillé dans une pénombre poisseuse. Les rares chandelles disposées à l’intérieur n’ont pas pour fonction de chasser l’obscurité, mais de créer un savant jeu d’ombres et de clartés. Elles semblent flotter dans l’air, tels des papillons de flamme. À leur lueur inquiétante le jeune garçon préférerait encore le tunnel d’encre de la rue. Le noir, le néant. Tout, plutôt que ces visions d’épouvante qui l’assaillent sous la toile humide. Mais il n’ose plus bouger. Il se contente de fermer les yeux. Comme si le rideau de ses paupières constituait un rempart efficace. Suffisait à faire disparaître l’insoutenable.
Combien de temps demeure-t‐il ainsi, comme pétrifié ? Une minute, une heure, un siècle ? Il n’en a pas la moindre idée. Affronter sa peur... Il s’y était préparé dans sa tête. Il se croyait suffisamment fort pour s’arracher au piège. Mais là, il ne sait plus. Il n’arrive plus à faire émerger la moindre pensée cohérente du chaos qui règne sous son crâne. Un froid glacial s’est emparé de lui. Qui lui liquéfie les os.
De très loin, comme étouffés, lui parviennent les échos de la fête. De la musique, des rires, des appels. Là, dehors, à quelques mètres à peine, il y a toute une populace insouciante. Des gens qui s’amusent, qui s’étourdissent. Mais ils pourraient tout aussi bien se trouver à des lieues de là. Ils ne comptent plus pour l’enfant. Il n’a aucun secours à espérer de leur part. Pas tant qu’il demeure prisonnier de son propre cauchemar.
Tout à l’heure, pourtant, il a cru trouver son salut dans cette foule en liesse. Il courait, pieds nus, dans la nuit. Le clapotis de ses foulées dans le caniveau à ciel ouvert faisait écho aux battements de son cœur. Ce tambour affolé sous sa cage thoracique. Il courait au hasard, sans but précis, dans des ruelles trop sombres et trop étroites. Avec juste cette courte prière pour soutenir son effort : « Mon Dieu ! Faites qu’il ne me rattrape pas ! Plutôt mourir que de retomber entre ses mains ! » Il se trouvait – même s’il l’ignorait alors – dans le faubourg qui borde la barrière de Montreuil, non loin du hameau du Petit-Charonne. Un décor de masures et de cabanes délabrées, de terrains vagues et de jardins potagers.
La poitrine en feu, les tempes palpitantes, il s’efforçait de rester dans l’ombre des façades, évitant soigneusement les espaces à découvert. De temps à autre, il se retournait pour reprendre haleine et fouillait la nuit d’un œil inquiet. Personne derrière lui. Mais il savait que le Vicaire s’était lancé à ses trousses. Il était là quelque part, dans l’obscurité. Le fugitif pouvait être sûr que l’Autre le traquerait toute la nuit s’il le fallait. Il n’avait pas d’autre choix que de continuer à courir. Y consumer ses ultimes forces.
Au bout d’une éternité, l’enfant a fini par atteindre une brèche dans la muraille entourant la grande ville. Il s’y est faufilé et a repris sa course dans ce Paris en guenilles jusqu’à l’avenue des Ormes. Une trouée plus large, avec de place en place, à mi-hauteur, la clarté vacillante d’une lanterne. À l’autre extrémité de la voie, si proches et si éloignés à la fois, il a perçu les rumeurs de la fête, les flonflons et toute une joyeuse cohue. Il n’a pas pris le temps de réfléchir. C’est à son instinct plus qu’à son jugement qu’il s’en est remis. Sa rage de vivre. Depuis qu’il avait résolu de s’arracher aux griffes du Vicaire, c’est elle qui lui dictait sa conduite. L’incitait à courir, à se cacher, à attendre ou à détaler.
Il s’est engagé dans la longue artère. S’est laissé emporter par le flot des badauds de plus en plus nombreux aux abords de la place du Trône. Il est passé sans transition de l’ombre à la lumière, de la mort à la vie. Trop de lumière, trop de vie d’un seul coup. Il s’est senti vaciller, au bord du malaise. La foire l’a absorbé, englouti. Véritable maelström de sons, d’odeurs, de couleurs. Boniments des saltimbanques, claquements secs des pipes que l’on casse, carillons cristallins des chevaux de bois. Musiques, cris, rires...
Pris de vertige, le jeune garçon a dérivé entre les baraques, les tentes et les tréteaux dressés. Désemparé, irrésolu. Incapable de discerner le moindre visage dans cette marée humaine qui lui semblait constituée d’un seul bloc. Il aurait voulu qu’une main secourable se tende, mais personne ne lui prêtait attention. Nul ne remarquait son masque hagard et ses mains maculées de boue. Il aurait voulu appeler à l’aide. Mais le vacarme de la foire l’en empêchait, l’enfouissait dans un affolant tourbillon sonore. Si au moins ce maudit tambour au fond de sa poitrine voulait bien enfin se taire !
Il chancelait toujours au milieu des fêtards indifférents, lorsqu’un mouvement de foule l’a brusquement rejeté sur le côté. Il a échoué dans un cul-de-sac étroit qui puait l’urine, entre deux théâtres de toile. Une épave rejetée par la mer. Moins que cela. Une frange d’écume impalpable.
Épuisé, découragé, il s’est laissé choir sur le pavé jonché d’ordures. Et c’est là qu’il l’a aperçu.
Un tesson de bouteille au milieu des immondices. Long, effilé.
Il y a tout de suite vu un signe du destin. Il avait besoin de s’offrir un répit. De se blottir en sécurité au fond d’une tanière afin d’envisager la suite. De prendre les bonnes décisions. Il a déchiré un bout de sa manche, enveloppé le tissu autour du morceau de verre pour improviser une poignée. Puis il a découpé la toile de tente la plus proche. Une entaille discrète, juste l’ouverture suffisante pour se faufiler au travers. Laisser derrière lui les exclamations enjouées, les applaudissements et les quolibets, toute cette liesse brouillonne qui lui donnait envie de vomir.
Comment aurait-il pu se douter ?
Comment pouvait-il imaginer qu’à l’intérieur l’attendait l’horreur absolue ? Qu’il lui faudrait affronter une hydre aux cent têtes, les multiples projections de sa propre frayeur ?
La trêve n’aura duré que le temps pour ses yeux de s’habituer à la pénombre moite. Alors les gueules de cauchemar ont émergé du néant, lui ont sauté à la face. Des traits creusés par la flamme des bougies, tordus par l’anxiété, mais qu’il a immédiatement reconnus. C’était son propre visage, taché de sueur et de larmes, qui l’assaillait de toutes parts. Son visage reflété à l’infini, en une monstrueuse mise en abyme.
Affronter sa peur... Il s’en savait capable. Mais affronter mille peurs, mille regards éperdus, mille bouches hurlant à ses oreilles un cri sans fin, c’était au-dessus de ses forces. Il y a des limites aux tourments qu’un gamin d’une douzaine d’années peut endurer. Il a fermé les yeux, appuyé ses deux poings sur ses paupières et s’est recroquevillé sur le sol, en position fœtale. Ne plus voir, ne plus penser à rien. Se fondre dans le décor. C’était il y a tout juste un siècle. Il y a une heure, une minute...
Un gloussement incongru le force tout à coup à reprendre pied dans la réalité. Un rire de femme. Tout proche. L’enfant relève la tête. Il n’est plus seul dans la pénombre. Il perçoit des frôlements, des chuchotements et toujours ce ruissellement cristallin. Ce n’est pas une femme qui pouffe ainsi, mais plutôt une toute jeune fille. Le gamin se risque à rouvrir les yeux. Les multiples exemplaires de son visage font leur réapparition, mais leur expression s’est modifiée. Une sorte d’expectative s’est substituée à la peur, au fond des orbites innombrables.
Avec des gestes empruntés, le garçon se remet péniblement debout. Il sent son cœur qui s’emballe de nouveau contre ses côtes. Quelque chose, soudain, change autour de lui. Quelque chose de presque imperceptible. Un déplacement d’air, peut-être encore moins que ça. Une infime variation dans l’éclairage. La flamme d’une chandelle qui se couche et se redresse.
Et brusquement la jeune fille apparaît !
Elle se matérialise à quelques pas de lui. Il distingue nettement ses boucles brunes, son minois espiègle et le fichu de laine qui couvre ses épaules. Elle n’est pas seule. Un lascar la serre de près, vêtu d’une blouse d’ouvrier ou d’artisan, la casquette à visière de cuir inclinée sur le front. Ses mains baladeuses s’accrochent aux hanches de la donzelle. Elle pouffe en se contorsionnant pour se dégager. Il la rattrape. Elle lui échappe de nouveau, se dirige droit vers l’enfant que ni elle ni son partenaire ne semblent avoir remarqué.
Lui ne comprend pas comment le couple peut encore ignorer sa présence. La jeune fille se tient à présent à moins d’un mètre de lui. Elle pointe l’index dans sa direction. « Regarde celui-là, Gustave ! Il est tout courbé. Ça t’en fait une allure! On dirait le nain du Cirque-Olympique ! »
Mais déjà son compagnon la tire en arrière, l’enlace. L’instant d’après, ils se volatilisent... pour réapparaître presque simultanément dans le dos du garçon, avant de glisser sur ses deux flancs et de regagner enfin les limbes obscurs qui les ont engendrés.
– Attendez ! Je vous en prie, revenez !
L’exclamation lui a échappé. Il se précipite à leur poursuite... et se heurte violemment à une paroi invisible. Le choc aussi brutal qu’inattendu le cloue sur place. Ébranlé, il tend les bras et palpe tout autour de lui. Partout la même surface dure et lisse.
Un déclic se fait dans son cerveau.
Des miroirs !
Il en est littéralement cerné. Il y en a partout, devant, derrière, sur les côtés, et même suspendus au-dessus de lui. Des miroirs qui se renvoient l’un à l’autre une réalité illusoire, fragmentée, déformée. Une fantasmagorie de reflets.
Le gamin pousse un long soupir. Maintenant qu’il a élucidé le mystère de ce lieu étrange, il respire mieux. Même s’il n’entend pas y faire de vieux os. Trop déroutant, trop oppressant. Malgré la menace du Vicaire qu’il n’a pas oubliée – comment le pourrait-il ? –, il lui tarde de retrouver l’air libre. Il revient prudemment sur ses pas. À tâtons, il cherche à rejoindre l’ouverture qu’il a découpée dans la toile de tente. Mais il n’y parvient pas. Sans cesse, il se heurte aux parois vitrées où tremblent les flammes des chandelles, d’où le contemplent ses mille visages rongés à présent par une angoisse mortelle.
Après plusieurs tentatives infructueuses, il finit par se rendre à l’évidence... Il est bel et bien prisonnier du labyrinthe de glaces !

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