La quatrième dimension

Auteur : Nona Fernandez
Editeur : Stock
Sélection Rue des Livres

«Son visage en couverture d'un de ces magazines, et la photo barrée d'un titre en lettres blanches : j'ai torturé. »
Le 27 août 1984, Andrés Antonio Valenzuela Morales, agent du renseignement des Forces Armées Chiliennes livre à une journaliste des aveux glaçants sur l'enlèvement, la torture et l'assassinat de milliers de personnes disparues. Son témoignage marque profondément Nona Fernández, alors âgée de treize ans. Des années plus tard, au moment où le Chili prône la réconciliation nationale et le droit à l'oubli, elle décide d'écrire son histoire.
La Quatrième Dimension est une oeuvre littéraire puissante, construite comme une enquête haletante. Une oeuvre nécessaire qui résonne très loin, dépassant largement les frontières chiliennes.

Traduit de l'espagnol (Chili) par Anne Plantagenet.
19,50 €
Parution : Février 2018
288 pages
Collection : La cosmopolite
ISBN : 978-2-2340-8372-1
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La presse en parle

Cette histoire de toute une génération qui a grandi pendant la dictature, spectatrice, sans la comprendre, de la lutte entre le régime et ses opposants, Nona Fernandez l’apparente, de manière particulièrement captivante, à d’autres images encore : celles de la série La Quatrième Dimension. Comme dans ce feuilleton des années 1960, rediffusé dans les années 1980, qui explorait un « monde secret, un univers qui existait au-delà des apparences, derrière les limites de ce que nous étions habitués à voir », son livre s’aventure de l’autre côté du miroir de l’histoire officielle. De l’autre côté de l’intelligible et de l’humainement acceptable. Multipliant les points de vue – celui du gouvernement, celui du soldat, celui de son avocat, celui de la romancière (et de la documentariste qu’elle est) –, Nona Fernandez reconstitue très précisément le déroulement de certains des assassinats les plus marquants de cette période pour rendre justice aux victimes, trop vite oubliées. Comme ces cinq militants communistes qui furent tués en représailles au meurtre d’un dignitaire de l’armée auquel ils n’avaient pourtant pas participé. Procédant par cercles concentriques, le récit de Nona Fernandez s’attache d’abord aux victimes puis à leurs tortionnaires, avant de se focaliser sur la narratrice et de dévoiler la façon dont les crimes la touchèrent personnellement. Un spectaculaire voyage dans la mémoire collective et individuelle des Chiliens.
Ariane Singer, Le Monde des Livres

Extrait

La première fois que je l’ai vu, c’était en couverture du magazine Cauce. Un de ces magazines que je lisais sans comprendre qui étaient les protagonistes de tous ces titres annonçant attentats, enlèvements, opérations policières, meurtres, escroqueries, bagarres, procès et autres évènements sinistres de l’époque. « L’auteur présumé de l’explosion à la bombe était le chef local du CNI », « L’affaire des égorgés hante toujours La Moneda », « Tucapel Jiménez victime d’une tentative d’assassinat », « La DINA aurait ordonné les exécutions de Calama ». À treize ans, ma lecture du monde était délimitée par les pages de ces magazines qui n’étaient pas à moi mais appartenaient à tout le monde et passaient de main en main parmi mes camarades de lycée. Les images qui figuraient sur chaque exemplaire dessinaient un paysage flou que je n’arrivais jamais à voir en entier, mais dont le moindre détail obscur tourmentait mes nuits.
Je me rappelle une scène inventée. Je l’ai imaginée moi-même à partir de la lecture d’un article. En une on voyait le dessin d’un homme assis sur une chaise, les yeux bandés. À ses côtés, un agent de renseignements l’interrogeait sous un grand projecteur. À l’intérieur du magazine on trouvait une sorte d’inventaire des méthodes de torture répertoriées à ce jour. C’est là que j’ai lu le témoignage de victimes et vu des graphiques et des dessins qu’on aurait dit tout droit sortis d’un livre sur le Moyen Âge. Je ne me souviens pas de tout en détail, mais j’ai encore clairement en mémoire le récit d’une jeune fille de seize ans qui racontait que, dans le centre de détention où elle s’était retrouvée, on lui avait enlevé ses vêtements et badigeonné le corps d’excréments avant de l’enfermer dans une pièce noire pleine de rats.

Malgré moi, j’ai inévitablement imaginé cette pièce noire pleine de rats.
J’ai rêvé de ce lieu et me suis réveillée en sursaut de nombreuses fois.
Aujourd’hui encore il m’épouvante, et l’écrire est peut-être une façon de m’en débarrasser.

Dans le même rêve, ou peut-être dans un autre semblable, il y a l’homme que j’imagine. Un homme banal, ordinaire, n’importe qui, sans aucun signe distinctif à part cette grosse moustache qui a attiré mon attention. Son visage en couverture d’un de ces magazines, et la photo barrée d’un titre en lettres blanches : J’AI TORTURÉ. Dessous, on pouvait lire une autre phrase : LE TÉMOIGNAGE GLAÇANT D’UN AGENT DES SERVICES DE SÉCURITÉ. À l’intérieur, se trouvait un encart avec une longue interview exclusive. L’homme y racontait son parcours d’agent de renseignements, depuis l’époque où il était un jeune conscrit de la Force aérienne jusqu’au moment même où il avait livré son témoignage. Des pages et des pages d’informations détaillées sur ce qu’il avait fait, le nom des agents, des prisonniers, des dénonciateurs, avec les adresses des centres de détention, les endroits précis où les corps avaient été enterrés, la spécificité des méthodes de torture, la description de nombreuses opérations policières. Des feuilles de couleur bleue, je m’en souviens bien, qui m’ont fait pénétrer pendant un moment dans une sorte de réalité parallèle, infinie et obscure, comme cette pièce dont je rêvais. Un univers inquiétant, caché, que nous devinions dehors, au-delà des limites du lycée et de nos maisons, où tout se déroulait selon une logique régie par les règles de l’enfermement et des rats. Une histoire d’horreur racontée et jouée par un monsieur tout le monde, qui ressemblait à notre professeur de sciences naturelles, avec la même grosse moustache. L’homme qui torturait ne parlait pas de rats dans l’interview, mais il pouvait parfaitement les avoir tous dressés. Je l’ai sûrement imaginé ainsi. Comme un charmeur de rats interprétant une mélodie qui obligeait à le suivre, qui ne laissait pas d’autre choix que d’avancer en rang et d’entrer dans ce lieu troublant où il vivait. Il n’avait pas l’air d’un monstre ni d’un méchant géant, pas plus que d’un psychopathe qu’il aurait fallu fuir. Il ne ressemblait même pas à un de ces carabiniers qui, avec leurs grosses chaussures, leurs casques et leurs boucliers, nous donnaient des coups de bâton pendant les manifestations de rue. L’homme qui torturait pouvait être n’importe qui. Y compris notre professeur.

La deuxième fois que je l’ai vu, c’était vingt-cinq ans plus tard. Je travaillais à l’écriture d’une série pour la télévision dans laquelle un des personnages était inspiré par lui. Il s’agissait d’une fiction où il y avait bien entendu beaucoup de sentiments, c’est inévitable à la télé, mais aussi des persécutions et des morts pour être raccord avec le décor et l’époque où se déroulait l’histoire.
Notre personnage était un agent de renseignements qui, après avoir arrêté et torturé des gens, rentrait chez lui, écoutait des chansons d’amour et lisait des BD de Spiderman à son fils pour l’endormir. Pendant douze épisodes on suivait de près sa double vie, cette fracture totale entre l’intime et le professionnel qui l’étouffait en secret. Il ne se sentait plus bien dans son travail, ses nerfs commençaient à lâcher, les calmants ne lui faisaient aucun effet, il ne dormait plus, ne mangeait plus, cessait de parler à sa femme, de toucher son fils, de communiquer avec ses collègues. Il était malade, angoissé et effrayé par ses supérieurs, enfermé dans une réalité d’où il ne savait comment s’échapper. Au climax de la série, il se rendait à ses ennemis et leur livrait le témoignage brutal de ce qu’il avait fait en tant qu’agent de renseignements, en un geste désespéré de catharsis et de délivrance.

Pour écrire la série, j’ai affronté à nouveau l’interview que j’avais lue adolescente.
Je l’ai revu, lui, sur la couverture.
Sa grosse moustache, ses yeux noirs qui me regardaient, et cette phrase imprimée sur sa photo : J’AI TORTURÉ.

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