Quatre amours

Auteur : Cristina Comencini
Editeur : Stock

Marta et Andrea. Laura et Piero. Deux couples. Quatre amis inséparables qui ont partagé chaque moment clef de leur vie : rencontre, mariage, enfants. Quand, à l’approche de la soixantaine, leurs mariages respectifs volent en éclats au même moment, c’est la sidération. Il y a d’abord Marta qui décide de partir, sans raison véritable, si ce n’est cette envie irrépressible d’être enfin seule. Puis c’est au tour de Piero, mari chroniquement infidèle, de quitter Laura, son épouse dévouée, sous prétexte qu’il ne se sent plus aimé.
Comment vit-on la séparation après vingt-cinq ans de vie commune ? Que reste-t-il de toutes ces années passées ensemble ? Comment apprivoiser et profiter de cette solitude nouvelle ?
Dans cette comédie douce-amère aux accents de Woody Allen, les quatre protagonistes prennent la parole à tour de rôle pour revisiter leur histoire, du mariage à la séparation et raconter cette nouvelle vie qui s’offre à eux et qu’il faut avoir l’audace de saisir.

Traduction : Dominique Vittoz
Parution : 18 Mars 2020
256 pages
Collection : La cosmopolite
ISBN : 978-2-2340-8631-9
Fiche consultée 58 fois

Extrait

Marta

I

Il y a en moi une écriture féminine qui me pousse à commencer ainsi : des voix qui fusent dans la maison de vacances, chaque chambre est occupée par deux ou trois fillettes, plusieurs couples d’adultes. Il sort du monde de partout, maillots de bain, claquettes, tee-shirts. On se prépare pour aller à la mer.
« Vos maillots sont étendus dehors, j’ai préparé trois gratins de pâtes, les filles arrêtez de crier, peigne-toi, remplis le panier, pas de jouets à la mer, attache tes cheveux, débarbouille-toi, ça suffit ces chamailleries, montez dans la voiture, fermez les portières, on y va. »
Et puis il y a une écriture masculine, plus rationnelle :
Autrefois les maisons étaient pleines, on se disputait la salle de bains pour rester seul, on maudissait la sœur qui fauchait votre chemisier repassé, votre livre, votre stylo, on se mettait à la fenêtre pour fumer et s’absorber dans ses pensées. Malade, on avait le droit de manger tout seul au lit, sur un plateau. En bonne santé, on devait se mettre à table avec les autres et on se piquait les frites, on se chipotait, on braillait. « Taisez-vous un peu » était le refrain des adultes, personne n’y croyait. Les interminables coups de fil au petit copain étaient toujours compromis par des cris et des oreilles espionnes. On ne se fichait jamais la paix. La vie était une cohabitation trépidante.
Ces deux modalités de mon écriture – la féminine, plus intime, en quête de sensations nouvelles encore sans paroles, et la masculine, héritée de millénaires de culture patriarcale – se côtoient, se chevauchent, en harmonie ou en conflit : elles sont toutes les deux moi. Ainsi en va-t-il pour la douleur, la joie, l’intelligence, la bêtise : je suis double par définition, j’ai deux valises à porter, et pas seulement une comme les hommes.

Alors commençons ainsi :
Un jour, il y a des années, je fumais sur un pont de bateau, seule. En réalité, je ne l’étais pas : mon amant avait disparu à la recherche d’une cabine où faire l’amour. C’était notre fugue, tous deux mariés, nous étions prêts à quitter nos conjoints respectifs pour ne plus jamais nous séparer. Plus jamais, jamais. Un garçon de mon âge s’était approché :
« Tu as une cigarette ? Je peux fumer avec toi ? »
Il tentait sa chance.
« Tu te souviens ? »
Piero et moi sommes en voiture, il m’a raccompagnée après une de nos soirées entre gens séparés.
« Bien sûr que je m’en souviens ! Mais ensuite, Andrea est arrivé… Je suis la pierre angulaire de votre histoire, et vous celle de la mienne avec Laura. »
Je sors mes clés de mon sac.
« C’est vrai, et je me demande ce qui t’avait pris de me draguer alors que Laura t’attendait sur le pont inférieur. Le problème entre vous était déjà là. »
Piero me regarde. « Tu crois que c’est à cause de mes aventures ? Tu te trompes. La vérité, c’est que Laura aimait notre vie commune, nos enfants, mais qu’elle ne m’aimait pas, moi. C’est pour ça que je suis parti.
– Toi, vos enfants, votre vie commune, difficile de faire la différence. Quoi qu’il en soit, désormais on est seuls, chacun chez soi. On ouvre la porte, silence. On vient tous de maisons peuplées de voix, d’appels, de cris, de tantes, de grands-parents, de neveux, de cousins, et on vit désormais dans nos petits ermitages. »
Piero soupire.
« La cohabitation, ce n’est pas facile. »
J’ouvre la portière.
« Pourtant, on y voyait avant la condition naturelle des êtres humains. »
Il descend de voiture et, avant de m’embrasser, me murmure :
« Ça ne l’était peut-être pas.
– C’est peut-être la solitude qui ne l’est pas. »
Il rit :
« Tu crois que je ne sais pas que tu as grandi dans une famille nombreuse ? »
Je le regarde.
« Et pas toi peut-être ? Avec tes frères, c’était à qui piquerait le premier dans le frigo.
– Qui était toujours vide. De toute façon, Marta, c’est toi qui lui as dit de partir, non ? »
J’acquiesce. La nuit est silencieuse, ma maison le sera aussi.
« La dernière année, j’avais l’impression d’étouffer, je rentrais du travail et je ne savais pas où me mettre, comme s’il n’y avait plus d’espace vraiment à moi. Depuis que je suis seule, je me sens en paix. Tu montes prendre un whisky ?
– Non, je me lève tôt demain. »
Nous échangeons une bise. Clac, la porte de l’immeuble se referme derrière moi.

Dans une revue, j’ai lu qu’on ne démolissait plus les vieilles cours communautaires de Pékin, les hutong, pour construire des gratte-ciel, mais qu’on les restaurait et réaménageait en habitat collectif, ateliers d’artistes, boutiques de mode, petits restaus, bars. Dans les hutong défavorisés comme dans les bassi napolitains, la vie était un fleuve : sel, riz, pâtes, enfants, savon, eau, poêles à frire, odeurs, puanteurs. La pauvreté produit la cohabitation ; l’aisance et les séparations génèrent l’individualisme et le silence. Allez savoir si nous ne finirons pas par réhabiliter de la même façon les quartiers populaires de Naples.
Je me déshabille et pense aux artistes dans les vieux hutong rénovés. Pour écrire, il faut le silence à l’extérieur, mais la vie à l’intérieur. Dans sa petite maison en bois lustré, aux huisseries décapées et aux vitres cristallines, l’artiste chinois ferme les yeux et recherche les imperfections, les odeurs et les cris qui ont déserté les vieilles cours, comme moi, qui ai choisi de vivre seule, mais entends toujours les voix de ma grande famille à présent dispersée.
Piero aussi est seul dans son meublé, il règle son réveil, parce que demain il doit se lever tôt. Avant de fermer les yeux, il envoie de loin une pensée à ses trois enfants désormais adultes et à Laura, dans leur ancien appartement, où elle aussi n’occupe qu’un côté du lit.
Notre monde est fait de séparations, d’individus libres et seuls. Il le sera de plus en plus. On restera peut-être ensemble le temps d’élever la couvée, comme certains couples d’animaux, et puis tout le monde prendra le large, croisant de temps en temps un autre nageur, on s’arrêtera brièvement pour se reposer sur une île et recommencer ensuite à fendre les flots, absorbé dans des pensées solitaires, interrompues par des messages silencieux et de rares coups de fil, les voix se seront tues.
L’essentiel est de ne pas avoir une seule vie, ne pas fermer les yeux dans l’idée d’une ligne continue : une histoire du début à la fin, c’est la mort. C’est peut-être de cela que j’ai eu peur.

Informations sur le livre