La colère

Auteur : Alexandra Dezzi
Editeur : Stock

« Ce n’est pas de désir dont il s’agit ici, mais plutôt d’un exercice de domination », écrit la célèbre féministe Monique Wittig, citée par l’auteure de ce roman, son deuxième d’une jeune vie d’écrivain. Mais la question résonne autrement : qui domine qui ? Et derrière « cette façade de chair impénétrable », qui se cache-t-il ?

Sur le ring de boxe où elle s’entraîne, comme sur le ring intime du corps-à-corps, la narratrice, qui semble parfois voltiger au-dessus de son enveloppe corporelle, décide et subit à la fois. Elle est l’héroïne et le sujet. Que ressent-elle des coups, du sexe comme agression ou jouissance, est-elle libre ou prisonnière de son désir ? Et ce désir, dont elle s’évade en longs travellings dans un RER ou un Uber, ce désir fast-food, ce désir comme de l’eau noire où l’on s’enfonce, de quelle origine est-il et de quelle scène primitive jaillit-il ?

Un roman urbain, féminin, choc et cru, mais dont ni la mélancolie ni même le romantisme noir ne sont exclus.

18,50 €
Parution : Août 2020
120 pages
Collection: La bleue
ISBN : 978-2-2340-8898-6
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Extrait

Tu retires ton tampon ; la sensation est brûlante et déchirante. Le plaisir des premiers instants de la pénétration ne dure pas. Très vite, son gros sexe qui creuse, qui plombe, tape ton ventre. Après ça vous allez au cinéma. Il veut voir La Planète des singes, tu fais semblant d’approuver ce choix. Vous attendez la séance dans un café. Tu lui payes un burger. Vous rentrez dans le multiplex, 3 a encore faim, tu veux faire demi-tour. Tu n’as jamais vu un cornet de pop-corn aussi gros. Tu lui payes, comme pour te débarrasser de lui. Le bruit du pop-corn dans sa bouche t’est insupportable. Il en propose aux gens assis à côté, allez savoir pourquoi, tu trouves ça obscène. Le film est affligeant. Vous retournez chez 3. Il t’a ramené des cadeaux de ses voyages : une boîte à bijoux en forme de sarcophage égyptien, sinistre, un tee-shirt extra-large et une casquette new-yorkaise. Tu tentes de dormir. L’odeur du lit t’en empêche ; les draps n’ont pas été changés depuis des semaines, des mois peut-être. Le bazar de l’appartement et la poussière qui s’en dégage te donnent de l’asthme et le tournis. Tes yeux piquent. Tu remarques des boutons sur son visage. Tu n’aimes plus son souffle, sa transpiration, son goût. Son sexe sort de son caleçon sans qu’on lui ait demandé, mais qu’il le range bordel ! Tu prends tes cachets pour dormir, double dose. Tu laisses venir tes pensées. Tu voudrais disparaître. Être partout sauf ici. T’en aller, prendre le RER, un Uber, rouler, avancer. Braver la ville puis la banlieue, l’angoisse de la nuit. Tu voudrais te sentir libre. La voix molle, tu prétextes un rendez-vous à la banque le lendemain matin. Tu fais semblant de t’endormir pour ne plus avoir à parler mais tu n’arrives pas à fermer l’œil. Tu as déjà décidé que tu ne reviendras jamais ici. Tu apprécies d’avance le silence de ta chambre restée vide au loin, tes parents sont partis en Espagne. Ils sont en vacances. La maison t’attend. C’est la fin de l’été. Tu traces ta route aux aurores même si tu es à moitié endormie. Tu gagnes le RER. Tu te sens sauve. Quarante minutes plus tard, la rue qui descend vers la résidence de tes parents, où tu es revenue vivre neuf mois plus tôt, est d’un calme parfait. En bas, à côté de la maison, tu entends le bêlement des chèvres innocentes près de la voie ferrée.

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