Un mariage en dix actes

Auteur : Nick Hornby
Editeur : Stock
Sélection Rue des Livres

Chaque semaine, Tom et Louise se retrouvent dans un pub londonien dix minutes avant leur session de thérapie de couple. Le choix du pub n’a rien d’anodin : il offre une vue imprenable sur la porte de la thérapeute et leur permet d’observer et de commenter allègrement les allées et venues des autres patients.
Quarantenaires, mariés depuis des années, Tom et Louise pensaient leur couple stable et leur vie familiale sans vague… jusqu’à ce qu’un léger incident de parcours précipite le couple au bord de l’implosion. D’où leur décision de consulter, mais était-ce vraiment une bonne idée ?
Autour d’un verre – ou deux – Tom et Louise n’esquivent aucun sujet (le mariage, le sexe, les enfants, la politique, le Brexit, le politiquement correct…) et rejouent en dix actes leur vie conjugale, faisant apparaître, avec humour et vivacité, les fissures de leur relation.
Une dissection hilarante et terriblement perspicace d’un mariage ordinaire.

Traduction : Christine Barbaste
16,00 €
Parution : Juin 2020
150 pages
Collection : La cosmopolite
ISBN : 978-2-2340-8935-8
Fiche consultée 74 fois

Extrait

Quand Louise arrive, Tom a déjà bu la moitié d’une pinte et il fait les mots croisés du Guardian.
« Salut.
– Ah, salut, répond Tom. Je t’ai commandé un verre.
– Merci. » Louise boit une gorgée. « Et merci d’être venu.
– Je t’en prie.
– Tu attends depuis longtemps ?
– Non, non. J’en suis juste à ma quatrième bière. »
Louise semble affolée.
« J’exagère. Ce n’est pas vraiment la quatrième.
– D’accord. Ouf. »
Elle lâche un petit rire forcé.
« Mais la deuxième, cela dit.
– Tu as droit à deux, concède Louise. Mais n’auras-tu pas besoin de faire une pause pipi ?
– J’y compte bien. Et je la ferai durer le plus longtemps possible.
– On risque de penser que tu es allé faire la grosse commission.
– Oh, merde. Eh bien, j’annoncerai dès le départ qu’en aucun cas je ne peux faire la grosse commission ailleurs que chez moi. »
Pour montrer ses bonnes dispositions, Louise lâche un gloussement qui veut exprimer l’amusement.
« On dirait qu’aujourd’hui je pourrais dire absolument n’importe quoi et ça te ferait rire. Dans la limite du raisonnable, observe Tom.
– Je suis d’avis de ne pas tester cette théorie.
– Sauf que : qu’est-ce qui est raisonnable ? Voilà matière à discussion.
– Nous avons probablement assez de matière à discussion sans devoir fouiller dans l’histoire de la philosophie occidentale, réplique Louise.
– Je te l’accorde. Qui était le philosophe de la raison ? Kant, ai-je envie de répondre. Et je ne vais pas m’en priver. Kant. Voilà, c’est dit. Je vérifie ? »
Il dégaine son téléphone.
« Non, proteste Louise. S’il te plaît. Nous n’avons que quelques minutes.
– Tu es sûre ? C’est l’affaire d’une seconde.
– Certaine. Mais merci. Les enfants, ça allait ? Christina se souvenait qu’elle doit rester plus longtemps, ce soir ?
– Tout est sur les rails, lui assure Tom. Dylan s’est encore fait coller.
– Oh merde ! Pour quoi, cette fois ?
– Il a imité quelqu’un dont je n’avais jamais entendu parler pendant le cours de géographie.
– L’imbécile. Pouvons-nous discuter de…
– Quelqu’un dont je n’avais littéralement jamais entendu parler, insiste Tom. Un youtubeur, un jeune mec crasseux sur les bords… Et quand je suis parti, Otis se sentait “un petit peu mieux”. Surprise, surprise.
– Tu ne chercherais pas à meubler le temps qui reste avant d’y aller ?
– Ce n’est pas exclu. Je suis nerveux.
– Je suis désolée. Sans moi, nous n’en serions pas là.
– Exact. »
Louise le dévisage.
« C’est tout ? “Exact” ?
– Oui, c’est tout. Sans toi, nous n’en serions pas là. C’est triste, mais c’est comme ça.
– Tu n’endosserais pas une toute petite part de responsabilité ?
– Moi ? Non. Pourquoi ?
– Parce que… c’est un long chemin tortueux qui nous a menés jusqu’ici. Tu ne crois pas ?
– Tout dépend d’où tu regardes le chemin. Il y a l’itinéraire long et tortueux… et celui à vol d’oiseau.
– Détaille-moi le plan de vol de ton oiseau, demande Louise.
– Tu as couché avec quelqu’un d’autre, et nous en sommes là. »
Louise boit une gorgée, puis inspire profondément.
« Ça ne se résume pas à ça, non ? lance-t-elle.
– Quel est ton point de vue, alors ?
– À vol d’oiseau ?
– À vol d’oiseau.
– D’accord. Tu as arrêté de coucher avec moi. J’ai commencé à coucher avec quelqu’un d’autre.
– Ça, c’est… une version super abrégée. Et plutôt crue, si je peux me permettre.
– Il n’empêche qu’elle est plus longue que la tienne.
– Ma version explique pourquoi nous sommes là. La tienne est une version tronquée et tendancieuse du long bazar qui a précédé. »
Louise soupire et s’efforce de rassembler ses pensées.
« Oui, j’ai dérapé, concède-t-elle. Mais…
– Est-ce que je peux clarifier un point ? De combien de dérapages parlons-nous, au total ?
– Eh bien, un seul.
– Un seul.
– C’est ça. Enfin, tout dépend de la définition qu’on en donne.
– Cale-toi sur la définition la plus exhaustive. Juste pour que je sache de quoi on parle.
– En ce cas, la fourchette haute irait chercher dans la centaine…
– Doux Jésus.
– … À cause de toutes les décisions minuscules qui ont mené au dérapage proprement dit.
– Nous n’avons que cinq minutes devant nous. Laissons de côté les décisions minuscules.
– Un seul dérapage, en ce cas.
– Mais quand tu dis que ça dépendait de la définition qu’on en donne…
– Oui, on pourrait le définir comme un seul accident, dit Louise. Ou comme quatre dérapages.
– Comment ça ?
– Le dérapage accidentel s’est répété par trois fois.
– Je suis perdu. Combien de fois as-tu couché avec ce type ?
– Quatre.
– Et non pas trois, donc.
– Non. Un dérapage, répété par trois fois. Le premier étant le péché originel, si tu veux. Et les trois autres, des doublons.
– Quatre dérapages, tu ne peux pas qualifier ça d’accidentel. Même un seul, franchement, tu vas avoir du mal. »
Il rit de sa pique.
« Sérieux, reprend-il. Comment t’y prendrais-tu pour expliquer que ça relève d’un accident ?
– Je te l’ai dit. J’ai eu une liaison. Ça ne te console pas que ça se résume à quatre fois ? Plutôt que quarante ?
– Pas vraiment, non. Quatre ou quarante, c’est du pareil au même.
– Si ç’avait été quarante, je pense que nous aurions en ce moment une conversation différente.
– Oui. Avec beaucoup de quarante à la place des quatre.
– Tu me comprends. Quarante, ça voudrait dire que ça durait depuis… »
Elle laisse sa phrase en suspens.
« Pourrais-tu, s’il te plaît, aller au bout de ta pensée ? Combien de temps t’aurait-il fallu pour atteindre quarante ?
– Cette conversation est absurde.
– Je voulais juste une estimation. Pour calculer la fréquence en même temps que le nombre.
– Pourquoi ?
– Pour les besoins de la comparaison.
– Il n’y a pas de comparaison qui tienne. Ça reviendrait à comparer un sprint de vingt mètres avec un marathon.
– Le marathon étant… nous ?
– Évidemment, assène Louise. Nous sommes mariés, nous avons des enfants.
– Sauf qu’on ne savait pas ce que l’avenir nous réservait, quand on a commencé à coucher ensemble. On n’a pas ménagé nos forces. On ne s’est pas dit, “Mieux vaut ne pas partir sur les chapeaux de roue, sinon on sera au bout du rouleau dans quinze ans.”
– Écoute. Ces quatre fois ont eu lieu en l’espace de quelques semaines. Nos quatre premières fois, c’était en l’espace de quelques jours. »
Tom semble apprécier la remarque.
« Mais où cela nous mène-t-il ? reprend Louise. Combien de temps nous faudra-t-il, à partir de là, pour arriver à quatre fois ?
– Et c’est où, “là” ?
– Ici. Là. Maintenant. Où on ne couche plus du tout ensemble.
– Très bien. Si tu veux poursuivre cette analogie avec la course à pied…
– À laquelle je ne tiens pas plus que ça…
– En ce moment, nous sommes Usain Bolt, handicapé par une blessure. Par un claquage à l’aine, si tu veux.
– On est tous les deux Usain Bolt ? Pas juste toi ?
– Notre relation sexuelle est Usain Bolt avec un claquage à l’aine. Elle a calé. Mais dès qu’elle va redémarrer, elle arrivera à quatre en moins de deux. »
Louise consulte sa montre.
« Il nous reste moins de cinq minutes. Nous devrions décider d’un ordre du jour qui ne concerne pas des coureurs olympiques.
– Mon ordre du jour est le suivant : pourquoi as-tu couché avec quelqu’un d’autre ?
– Je soupçonne que, pour répondre à cette question, nous devrons d’abord répondre à beaucoup d’autres. »
Tom lâche un soupir las.
« Vraiment ? »
Il est distrait par quelque chose derrière la devanture.
« Regarde. Ils sortent. »
De l’autre côté de la rue, un couple émerge d’une maison qui fait face au pub.
« Tu vois la porte d’ici ?
– Oui. C’est celle-là. La porte verte, dit Tom. Ces deux-là, ils ne se sont pas déplacés pour rien. Ils ont l’air complètement ébranlé.
– Oui. Ils sont laminés.
– Tu veux dire qu’ils sont exténués ? Ou que leur couple n’a plus d’avenir ?
– Les deux, répond Louise. Regarde. Elle a envie de le tuer. »
Le couple s’éloigne, puis disparaît.
« C’est ça qu’on cherche ? s’inquiète Tom. À bousiller définitivement notre mariage ? Ce n’est pas comme s’il n’en restait rien.
– Non, bien sûr.
– Déjà, pour commencer, nous avons deux enfants.
– Exactement. Et…
– Les mots croisés, ajoute Tom avec optimisme. Game of Thrones.
– Oui. Quand ça passe.
– Alors a-t-on vraiment… J’ignorais que notre couple avait besoin… qu’on lui ouvre le ventre.
– Pardon ?
– Disons que c’est une métaphore médicale.
– Qui ne manque pas d’à-propos. Si on t’ouvrait le ventre et qu’on y découvrait des colonies de cellules cancéreuses, voudrais-tu qu’on te recouse sans les retirer ?
– Prenons plutôt l’exemple du virus Ebola. Tu sais que je n’aime pas parler du cancer.
– Tu préférerais avoir Ebola plutôt qu’un cancer ?
– Quand on vit à Kentish Town, le risque de contracter la fièvre Ebola est largement plus hypothétique.
– Certes, concède Louise, mais l’intérêt de la métaphore est justement que tu es atteint. Si nous avions réussi à éviter toute maladie conjugale, nous ne serions pas assis là en ce moment.
– Pas faux. Bon, d’accord. Un cancer.
– Donc, aimerais-tu qu’on te recouse et qu’on te renvoie chez toi ?
– Tout dépendrait de l’étendue de la maladie, je suppose.
– C’est pour la diagnostiquer qu’on t’a ouvert le ventre et qu’on farfouille. Sans ça, impossible d’estimer l’étendue des dégâts.
– Raison pour laquelle je ne vais jamais chez le médecin.
– Et qui nous ramène à notre point de départ : tu refuses de parler de notre couple à qui que ce soit. S’il mourait, tu préférerais être mis devant le fait accompli, parce qu’il aurait succombé à une mort subite.
– Exactement, assène Tom. Tu es gérontologue. Les belles morts n’ont aucun secret pour toi. Quoi de mieux que flancher sans crier gare ?
– Là, tu parles de crise cardiaque. Or un couple ne meurt pas subitement. Quand il casse sa pipe, c’est qu’il était malade depuis un petit moment.
– Ah, merde.
– Là où je veux en venir, je crois, c’est que médicalement parlant, soit on ne fait rien et il nous tue, soit on le fait examiner. »
Elle regarde de nouveau sa montre.
« D’accord ? »
Tom opine, comme s’il venait de trouver une détermination nouvelle.
« D’accord, acquiesce-t-il. Je ne peux pas dire que je trépigne d’impatience, mais…
– Je ne veux pas me défiler, insiste Louise.
– Non, non, bien sûr. Et même si ça se passait mal… Ce n’est jamais qu’une heure.
– Oh, non. Je parlais de notre couple, pas du soutien psychologique.
– Oh. Ha… au fait – c’est un homme, ou une femme ? Tu ne me l’as jamais précisé.
– Si, répond Louise. C’est une femme.
– Une femme ? Oh, merde.
– Tu n’aurais pas réagi pareil, si je t’avais dit que c’était un homme ?
– Si. À ce détail près que le problème aurait été d’une nature différente. Avec un homme, je n’arriverais pas à aborder des questions intimes, évidemment.
– Évidemment.
– Mais avec une femme… je vais me faire massacrer.
– Massacrer ? Pourquoi s’en prendrait-elle à toi plutôt qu’à moi ?
– Par féminisme. »
Louise éclate d’un rire incrédule.
« Je sais bien que tu as eu une liaison, mais tu verras, ce sera ma faute, insiste Tom. Elle te trouvera des circonstances atténuantes. Je ne fais pas juste référence à ma… à notre… tu sais bien, la chose. Si elle apprend que c’est toi qui gagnes tout notre argent, que tu fais presque tout le temps la cuisine alors que tu travailles et pas moi, et qu’en prime tu écopes aussi de tous les trucs chiants d’organisation et que… À mon avis, elle va te signer un chèque en blanc. Allez-y, Louise. Prenez tout ce que vous pouvez, ma grande, profitez-en. Vous avez droit à dix liaisons, si le cœur vous en dit.
– Ça m’étonnerait que les conseillers conjugaux encouragent leurs patients à avoir dix liaisons. Et, franchement, je n’en veux pas dix. Une seule, c’était déjà très stressant. »
Elle se lève et Tom l’imite. Ils vident tous les deux leur verre.
« Elle va passer l’éponge dessus, c’est tout vu.
– Je ne la laisserai pas faire, promet Louise. Je ne lui cacherai rien de mes écarts de conduite. »
Tom lui décoche un regard.
« Tient-on vraiment à entrer dans les détails ?
– Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je voulais parler du fait que j’ai été horrible. Injuste, sournoise et… moralement blâmable. »
Ils sortent du pub et traversent la chaussée. Une fois sur le trottoir d’en face, Tom s’immobilise.
« Marchons un peu, propose-t-il. Essayons de peser le pour et le contre.
– À quel sujet ? demande Louise, tandis qu’ils s’éloignent de la maison de la conseillère.
– Vaut-il mieux un homme ou une femme ?
– C’est une femme, et elle nous attend. C’est tout pesé.
– Pas nécessairement. On pourrait sécher ce rendez-vous, et chercher un homme.
– Ce qui, comme tu l’as fait remarquer, poserait un autre problème.
– J’ai changé d’avis, à ce sujet.
– Tom, ça suffit, s’impatiente Louise. Ces séances étaient ton idée, au départ. »
Elle rebrousse chemin et se dirige vers la maison de la thérapeute. Tom lui emboîte le pas. Elle sonne à la porte. Ils attendent, nerveux. Soudain, Tom détale, à toutes jambes, comme pour attraper un bus.
« Tom ! crie Louise. TOM ! TOM ! »
Mais Tom l’ignore et disparaît de sa vue.

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