L'enthousiasme

Auteur : Carole Boinet
Editeur : Stock

« Au loin le chien, dans un premier temps, avant qu'il ne s'élance, créature joueuse et violente, sans que l'on sache quelle nature avait à cet instant-là pris le dessus puisqu'ellemême n'aurait su dire si le chien l'avait agressée ou câlinée, léchée ou mordue. Elle n'a aucune trace sur le visage, tout juste une respiration forte, comme quelqu'un de choqué, de bousculé. Là non plus, elle n'aurait su dire. Mais voilà, le chien est là, au pied de la falaise. »
Une femme s'absente de Paris et se réfugie en Bretagne, dans la maison familiale quasiment vide. Elle est fatiguée de ses virées nocturnes, de son rapport à l'alcool, au sexe. Au cours d'une promenade, un chien se jette sur elle et comme par réflexe, la voilà le propulsant brutalement en contrebas. Cette réaction vitale agit sur elle comme un révélateur. Depuis de trop nombreuses années, un enthousiasme l'a désertée et un souvenir ne cesse de la hanter.
Quelque temps après, le propriétaire du chien frappe à sa porte.
Intense, à l'imaginaire obsédant, L'Enthousiasme est une réflexion sur la violence, la reconquête de soi et la possibilité de l'amour.

22,00 €
Parution : Janvier 2026
350 pages
ISBN : 978-2-2340-9583-0
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Extrait

Prologue

Une nuit, quelqu’un, un homme, bien sûr un homme, un homme lui avait dit que si elle continuait à boire autant, à se perdre dans la fête et dans l’alcool et dans la cigarette, que si elle continuait à tourbillonner pour oublier le malheur de l’âme coincée, elle finirait comme ce mur. Il avait pointé le mur tout gris, un mur de béton brut, un mur laid et banal, et il avait dit qu’elle finirait comme ce mur. « Tu finiras comme ce mur. » Il n’avait rien dit d’autre. Non, il avait dit qu’elle finirait comme ce mur. Et elle, elle avait regardé le mur gris et laid et brut de béton et s’était dit qu’une fois de plus, un homme, bien sûr un homme, l’avait définie. Elle serait donc un mur.
Il n’avait pas tort. La destruction de l’âme menait au mur brut et laid de béton et elle n’y couperait pas, même si la destruction était mineure, même si le monde était détruit, même si la vie était violence, que sa destruction à elle, que son âme qui s’agitait dans les mollets la transformerait en mur, en bloc de béton, qu’elle serait coincée dans ce mur de béton et qu’elle pourrait toujours hurler, personne ne viendrait la chercher, ni la délivrer, ni rien. Personne ne délivrait jamais personne. C’était bon pour ces contes qu’on lui racontait enfant, la berçant d’images de princesses endormies et de princes au galop, lui bourrant le crâne que c’était ça qui l’attendait, l’amour qui sauverait, l’amour qui donnerait un sens à sa vie. Et là, contemplant avec cet homme le mur de béton dans un silence épais, le genre de silence que l’on sent s’installer, qui forme comme une troisième personne, invisible et pourtant bien là, lourd sur les épaules et la poitrine, que l’on aimerait briser mais qu’on ne sait pas comment atteindre, là dans ce silence de purée de pois, devant ce mur, la destruction de l’âme lui apparut dans tout son éclatement. Comme un corps sans peau, un corps de muscles et de sang, écartelé sur une croix, avec les yeux dans les orbites et la langue pendante, comme la chair à vif, sans peau pour la protéger, comme si l’on avait pelé un corps avec patience et savoir-faire, arrachant lambeau après lambeau, comme pour mieux faire souffrir ou pour voir après la peau, comme pour débarrasser l’âme de sa peau et la mettre à griller sur un barbecue, en plein soleil, à vif l’âme, seule et dépouillée de sa carcasse, avec juste les muscles qui suintent de sang et les organes qui tiennent à peine dans ce corps dépouillé de son apparat, dans ce corps à l’âme détruite. C’est ce qu’elle voit dans ce mur de béton, l’image du corps sans peau, du corps pelé avec patience et détermination, avec un scalpel, pelé le corps, jusqu’à ce qu’on ne voie plus que le sang qui suinte et les yeux écarquillés dans leurs orbites, avec la langue qui pend comme celle d’un chien, d’une chienne plutôt. Oui voilà il faut accorder, la langue d’une chienne. L’abjection de la langue d’une chienne, qui aura tant voulu lécher qu’elle ne pourra plus tirer la langue, qu’elle aura payé de sa peau à force de vouloir lécher pour qu’on l’aime. Ton verre à la main face au mur de béton, dans cette petite rue que tu ne retiendras jamais, où tu es là sans y être, avec cet homme qui ressemble aux autres hommes, bedonnants, grisonnants, fiers, orgueilleux, imbus même à cause de ce qui pend entre leurs jambes, à cause de la puissance qu’ils pensent sentir pendre entre leurs jambes face à laquelle tu ne dis rien, tu ne dis jamais rien, pour ne pas être seule, pour ne pas te faire remarquer, avec cet homme donc qui pourrait être un autre homme mais qui est celui-ci, et qui te dit que si tu continues tu finiras comme ce mur-là, il te le dit sans méchanceté, comme un constat, une chose qu’il faut dire, parce que lui s’autorise à te dire ça, lui s’autorise à te définir. Pas frappée contre le mur mais comme ce mur. C’est-à-dire que ton être se transformera en mur, se métamorphosera en mur, deviendra semblable à ce mur, embrassera les qualités intrinsèques de ce mur. Que si des gens se risquaient à t’embrasser ils embrasseraient ce mur, qui ne leur répondrait qu’en tant que mur, avec distance, froideur, brutalité. Il n’y aurait plus de chaleur ni d’enveloppement, il n’y aurait plus de sentiments non plus puisqu’il n’y aurait plus que l’âme en mur et puis le corps aussi, comme un corps de glace qui se mouvrait avec raideur et intransigeance, disant déjà la potentialité de la domination, de l’oppression, de l’humiliation. Comme un corps violenté qui violenterait à son tour, puisque la violence reproduit la violence, puisque la violence détruit l’amour et transforme en mur, puisque ce qui se joua ce soir-là, cette nuit-là, dans cette chambre de bord de mer, détruisit ton âme et contribua à ta lente mais certaine mutation en un mur de béton, un corps pelé, suintant de sang, un corps sans peau que tu cuirassas à ta manière, le recouvrant d’une armure, déposant des couches pour protéger les organes à nu, sans te poser de questions, comme un chien, ou plutôt une chienne, panse ses blessures à coups de langue et de gémissements, comme une chienne blessée à la patte se remet comme elle peut, loin du regard des autres, ou plutôt comme une biche, sauvage la biche, terrée dans sa forêt, blessée au flanc, esquintée dirait ta grand-mère, comme une biche tente de se remettre de sa blessure au flanc, avec la chair à vif et la peau partie. Comme une biche qui ne se remet pas car la blessure est trop profonde, et finit par mourir, seule dans sa forêt, à l’abri des regards, ou peut-être abattue par le chasseur qui finit par la retrouver, car le chasseur chasse et retrouve toujours, ou presque, sa proie, donc comme le chasseur qui finit par l’abattre d’un coup de fusil ou d’un coup de couteau même, l’égorgeant comme la bête qu’elle est, sans tenir compte des cils qui bordent ses grands yeux noirs, ni du halètement qui soulève sa poitrine, non comme une bête sauvage, la vidant de son sang, avec ses chiens qui l’auraient rejoint, aboyant comme des fous à l’odeur du sang et des organes en train de mourir, des hurlements de joie et de frayeur, face à cette bête mourant devant eux, eux chiens échappant à la mort car amis de l’homme, eux intouchables puisque domestiqués par l’homme, eux servant l’homme dans sa chasse à la biche.

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