Le trait de côte
Dans sa maison de Barfleur, le narrateur vivait sans le savoir avec des fantômes du passé. Seule une photo, prise à la veille de la Première Guerre mondiale, représentait une famille à l'air figé, marquée par le drame.
Le jour où il découvre par hasard une liasse de correspondances et de poèmes non signés, commence une enquête opiniâtre, drolatique, qui, partant du trait de côte normand, nous mène dans un sanatorium de la Creuse où dansent des femmes flamboyantes promises à la mort, chez des instituteurs communistes dans le sud de la France, jusqu'aux portes de l'enfer des camps de concentration.
Quelle réalité, faite de tragédies intimes et historiques, ces vies minuscules, dures au mal, peuvent-elles recouvrir ? Avant que les eaux ne submergent Barfleur comme l'oubli submerge notre mémoire, Christophe Boltanski leur tend par-delà les âges une main fraternelle et compatissante.
La presse en parle
Entre terre et mer, le narrateur suit le chemin douanier de son arrière-grand-père Ernest. Ce gabelou mélancolique, expert des côtes à contrebande, époux d’Angeline et père d’Henri, Madeleine et Jeanne, vit dans l’ombre d’une belle famille sévère. La mort d’Angeline, victime de la tuberculose qui, emporte Henri et atteint Madeleine oriente l’enquête vers un sanatorium en Creuse, où les femmes dansent malgré le bacille qui les ronge. Puis dans le sud de la France, où s’éteint l’institutrice Madeleine et sur les traces de Marguerite Joubert, son amie poétesse, qui mourra à Auschwitz. A la manière d’un aquarelliste, Christophe Boltanski, styliste subtil, saisit l’universalité de destins frappés par l’incomplétude d’une mort prématurée et leur offre une postérité. Son « trait de côte » a tout de la quête spirituelle.
S.C, Le Nouvel Obs
Extrait
La maison du douanier
Ils sont cinq et ils me regardent. Ils flottent au milieu de la photo dans un paysage nébuleux évoquant une tonnelle ou une charmille. Une lumière venue d’on ne sait où forme autour d’eux un halo trouble. Ils planent dans un au-delà luminescent. Je les ai toujours vus là, accrochés dans la première pièce en entrant, au-dessus du secrétaire en acajou. Enfermés dans leur guérite rectangulaire, ils gardent les lieux. Je les retrouve à chaque séjour, étonnamment présents, à la fois vifs et hiératiques, dégageant un envoûtant magnétisme, paraissant même rajeunir à mesure que je vieillis.
Je me trouve chez eux. Je vis parmi leurs meubles. Je dors dans leurs draps en lin, brodés de leurs initiales. Je mange dans leur vaisselle. Je prends soin des objets qui rythmaient leur quotidien. Il y a encore le baromètre qu’ils devaient tapoter du doigt chaque matin en regardant le ciel, le bac en terre cuite, posé près de la porte d’entrée, où ils égouttaient leurs parapluies, les livres qu’ils lisaient, achetés dans des éditions bon marché, la batterie de boîtes en fer-blanc, alignées par taille décroissante sur le chambranle de la cheminée, où ils conservaient leurs épices, et les parures qu’ils sortaient aux grandes occasions, comme ce haut-de-forme, dans un état quasi neuf, réservé aux mariages et aux enterrements, protégé dans du papier cristal, le même probablement qui l’enrobait à l’origine. Quand j’écris sur ma petite table, je leur tourne le dos et je sens leurs têtes de porcelaine blanche pointées vers moi.
Leurs corps soudés, pareils à des statues, dessinent une pyramide. Le père, en veste croisée, cravate épaisse et chemise blanche à col rond, trône au sommet de la composition. Dans un geste tendre, protecteur ou peut-être convenu, sa main gauche repose sur l’épaule de sa jeune épouse. Celle-ci, assise sur une chaise de paille placée en biais, porte dans ses bras la dernière-née, recouverte d’une profusion de broderie blanche. À droite, deux autres enfants fixent la boîte à soufflet avec inquiétude. Sans doute se prêtent-ils pour la première fois à l’exercice. Leur fils, déguisé en matelot, d’un tricot rayé bicolore et d’un caban, s’agrippe à sa sœur, une fillette en robe de dentelle. Cherche-t-il à la retenir ? Elle seule esquisse un pas de côté, comme si elle voulait fuir.
L’air indécis, le maintien raide et compassé, l’homme paraît hésiter sur l’attitude à prendre. Une paire de moustaches brunes aux pointes recourbées, un front haut, le nez pointu, des traits fins, délicats, il doit avoir une trentaine d’années. La femme, légèrement plus jeune, arbore deux masses de cheveux symétriques, retenus par un chignon haut, qui font ressortir l’ovalité de son visage. Des sourcils arqués, probablement retouchés à la mine de plomb, couronnent ses grands yeux bruns. Le reste du corps disparaît sous d’amples tissus. Une jupe noire couvre ses pieds. Un corsage de couleur claire à collerette lui remonte jusqu’au cou. Sa tenue austère tranche avec son aisance apparente. Au milieu de ces regards pénétrés par l’importance du moment, elle ébauche un sourire teinté d’ironie, comme si, contrairement aux autres, elle ne cédait pas à la magie opérée par le clair-obscur du cabinet, la chambre noire posée devant eux, les doigts serrés du laborantin autour de la poire en caoutchouc, le claquement de l’obturateur annonçant leur libération et toute une machinerie invisible destinée à capturer leur reflet pour l’éternité.
Pas de famille sans photographie. Chaque maison convenable possédait la sienne, forcément froide et conventionnelle, obéissant à une mise en scène standard, organisée autour des mêmes lignes de force : la verticalité du père, la diagonale des enfants et de la mère. Le premier en noir, couleur du sérieux et de l’autorité, les seconds en blanc immaculé, comme la pureté et l’innocence. Une preuve par l’image, attestant la réalité d’un foyer, pareille à un certificat d’état civil. La figure imposée, la reproduction en grand format, le cadre en bois sculpté, l’emplacement en hauteur, bien en évidence, dans la salle principale, lui confèrent la dignité froide d’un portrait officiel.
D’après la signature inscrite au revers, les deux jeunes époux et leur progéniture posent dans le studio d’un dénommé Lucien Roustan, place du Château, à Valognes. Ils ont revêtu leurs plus beaux atours, ceux des jours de fête. On ne peut que deviner le récit muet qu’ils sont venus fixer sur la plaque de verre. À leur réserve, on perçoit un rang à tenir, un besoin de se distinguer de la paysannerie dont ils sont issus et une foi dans l’avenir.
